06/12/2012

ENERGIE • Gaz de schiste : la valse-hésitation bulgare

Face aux protestations des écologistes, Sofia a retiré l’autorisation accordée à l’américain Chevron d’explorer les gisements. Mais selon certains, les manifestants étaient manipulés par le russe Gazprom...
                        Dessin de Mayk paru dans Sydsvenskan, Malmö.

Quelle est la position exacte de Sofia sur le gaz de schiste? Difficile à dire. Après avoir décrété, début 2012, un moratoire sur l’exploration et l’éventuelle extraction, le Parlement est partiellement revenu sur sa décision le 14 juin en autorisant la fracturation hydraulique “dans des buts de recherche”.

Les permis d'exploration déjà accordés sont toutefois suspendus malgré les regrets de nombreux responsables bulgares, dont le Premier ministre Boïko Borissov. “Le Parlement a pris une décision souveraine. Je m'incline, a-t-il déclaré. Mais lorsque les générations futures se demanderont pourquoi nous sommes toujours dépendants de la Russie – et pourquoi nous payons notre gaz cinq fois plus cher que les Américains – je veux qu’elles sachent qui en est responsable.”

Il y a un an, son gouvernement avait été vertement critiqué pour avoir donné au groupe pétrolier américain Chevron l’autorisation d'explorer un gisement près de Novi Pazar, au nord-est du pays. Outre l'impact environnemental, les critiques s’étaient concentrées sur les conditions de cette transaction, effectuée “en catimini et de manière opaque”, selon la presse. La mobilisation populaire sans précédent qui s'en était suivie avait obligé les députés à se prononcer sur le sujet. Des milliers d’écologistes et d’habitants des zones concernées avaient défilé à plusieurs reprises dans les rues de Sofia, poussant les autorités à retirer l’autorisation accordée à Chevron.

Mais de nombreux observateurs ont mis en doute la spontanéité des opposants au projet, qui auraient été téléguidés par la compagnie russe Gazprom, détentrice d'un quasi-monopole dans l’approvisionnement en gaz du pays. Ils ont rappelé que le quotidien de gauche Sega, fer de lance de la contestation, appartenait à la société bulgare Overgaz, principal distributeur du gaz russe en Bulgarie. L'essayiste Ivo Indjev, auteur d'un livre sur les hydrocarbures russes - qu'il voit comme un instrument du pouvoir du Kremlin -, a regretté sur son blog la rapidité avec laquelle l’interdiction avait été décrétée, ne serait-ce que pour “l’impact psychologique” que cette décision pourrait avoir sur les négociations avec Gazprom.

Depuis, des articles favorables au gaz de schiste apparaissent régulièrement dans la presse bulgare. Le dernier en date, publié par l'hebdomadaire économique libéral Kapital, donne la parole à un expert américain originaire de Pennsylvanie, qui estime que le gaz de schiste “n'est pas plus dangereux que l'essence dans le réservoir d'une voiture”. Une preuve supplémentaire, selon les détracteurs de la fracturation hydraulique, que les Américains se livrent eux aussi à un intense lobbying pour promouvoir les intérêts de leurs industriels.


01/12/2012

Dans les plus beaux métros d’Europe

Dans les plus beaux métros d’Europe

Par Sylvain ESTIBAL

Le métro de Munich (photo: AFP / Christof Stache)
Le métro de Munich (AFP / Christof Stache)

 

PARIS – Je suis rentré à Paris il y a quelques mois après plusieurs années en poste en Amérique du Sud. Je prends le métro parisien tous les matins pour aller travailler. C’est uniforme, sale et déprimant. Les lumières sont particulièrement dures. Les seules couleurs proviennent des affiches publicitaires. En voyageant, je me suis dit que dans d’autres pays du monde, les gens doivent certainement prendre plus de plaisir à emprunter les transports en commun.

 

Le métro de Moscou, pour ne citer que le plus célèbre, est un véritable musée et il arrive même que des expositions de peinture soient organisées dans les rames. Les gens, en fonction de là où ils habitent, n’ont pas la même approche du métro.J’ai fait des recherches sur internet pour repérer les plus beaux métros d’Europe. J’ai demandé aux photographes en poste dans plusieurs grandes villes européennes de descendre sous terre avec leur appareil. Le cahier des charges était simple : prendre uniquement des vues d’intérieur, dans des stations particulièrement belles. Cela a donné la série que vous avez sous les yeux.

 

Le métro de Moscou (photo: AFP / Kirill Kudryavtsev)
Le métro de Moscou (AFP / Kirill Kudryavtsev)

 

Le plus connu est bien sûr le métro de Moscou. Les stations ont été conçues dès le début comme des  « palais souterrains » solennels, censés symboliser un « miracle » pour le peuple soviétique, un « miracle technologique » et un « miracle d'art ».  Le métro visait à renforcer le sentiment patriotique et les valeurs esthétiques des Moscovites, conformément à l'idée « Avec la ville, ses habitants se perfectionnent eux aussi »...

 

Les dirigeants soviétiques ne voulaient surtout pas que le métro de Moscou ressemble au métro occidental, notamment celui de Paris, avec un mauvais éclairage et des murs sales, qualifié de moyen de transport "antisocialiste". Tout en ayant les mêmes fonctions, le métro de Moscou devait par contre incarner le socialisme et promouvoir son image d'une fête éternelle. Les stations devaient parler du passé héroïque, du présent merveilleux et de l'avenir radieux du pays.

 

Photo: AFP / Kirill Kudryavtsev
Le métro de Moscou (AFP / Kirill Kudryavtsev)

 

Aujourd'hui, le métro de Moscou et sa beauté sont plus appréciés des touristes étrangers que des Moscovites, qui se plaignent de la surpopulation aux heures de pointe. Aussi déplorable que ce soit, l'image du métro de Moscou est de plus en plus dévalorisée aujourd'hui : beaucoup de gens estimant qu'il n'y a que des pauvres dans le métro, alors que ceux qui gagnent bien leur vie se déplacent en voiture.

 

Mais il n’y a pas que Moscou. A Kiev, la célèbre station de métro Zoloti Vorota, qui a ouvert en 1989, est à la fois un bel exemple du style en vogue dans les dernières années de l’ère soviétique et s’inspire de l’architecture ukrainienne médiévale.

 

Le métro de Kiev (photo: AFP / Sergei Supinsky)
Le métro de Kiev (AFP / Sergei Supinsky)

 

Le métro de Stockholm vaut également le déplacement. Non seulement il est propre, sûr et ponctuel, mais pour le prix d’un ticket, on visite un vrai musée avec des sculptures, des mosaïques, des tableaux, des installations… Plus de 150 artistes ont participé à sa décoration.

 

Le métro de Stockholm (photo: AFP / Jonathan Nackstrand)
Le métro de Stockholm (AFP / Jonathan Nackstrand)

 

Le métro peut devenir un argument touristique à part entière pour une ville. Le site internet du Service des transports publics de Stockholm n’hésite d’ailleurs pas à donner dans la publicité comparative. « Depuis les années 1800, et notamment grâce à August Strindberg, un débat existe quant à la nécessité de rendre l’art public, de le faire sortir des salons », peut-on y lire. « Moscou était très en avance en matière d’art dans le métro, mais c’était pompeux, pas très moderne et consistait essentiellement en décoration architecturale… »

 

Le métro de Stockholm (photo: AFP / Jonathan Nackstrand)
Le métro de Stockholm (AFP / Jonathan Nackstrand)

 

Mais la plus spectaculaire, à mon goût, est la station Toledo du métro de Naples, en Italie. Elle est l’œuvre de l’architecte espagnol Oscar Tusquets Blanca. On se croirait dans l’espace…

 

La station Toledo du Métro de Naples (photo: AFP / Mario Laporta)
Le métro de Naples (AFP / Mario Laporta)

 

Les clients photo de l’AFP sont très demandeurs de reportages sur la vie en société. Même si le news reste au cœur du métier, nous avons énormément développé ce type de production. Chaque mois, nous mobilisons notre réseau de photographes pour photographier, à travers le monde, un même thème: le logement, la police, les personnes âgées, les religions… Pour notre dossier de novembre, consacré à l’éducation, nous avons diffusé près de 500 photos prises aux quatre coins de la planète : des universités au Nigeria, un cours de langage des signes en Espagne, une cérémonie de remise des diplômes au Paraguay, une école primaire dans les montagnes du Vietnam…

 

Nous sommes une des rares agences à pouvoir mobiliser ainsi un réseau mondial de photographes pour travailler ensemble sur un thème pendant une période donnée. C’est aussi une autre manière pour nous de témoigner sur notre époque.

 

Avec Maria Panina (à Moscou) et Pia Ohlin (à Stockholm)

 

Le métro de Lisbonne (photo: AFP / Miguel Riopa)
Le métro de Lisbonne (AFP / Miguel Riopa)

 

Le métro de Varsovie (photo: AFP / Janek Skarzynski)
Le métro de Varsovie (AFP / Janek Skarzynski)

 

27/11/2012

Le budget royal ou la patate chaude du Maroc

Pour la première fois au royaume chérifien, des citoyens critiquent le niveau élevé des dépenses de la monarchie et réclament de la transparence dans la gestion de l'argent public.
Le roi du Maroc Le roi du Maroc Droits réservés

Le 18 novembre, et pendant que le royaume célébrait le 57ème anniversaire de son indépendance, la police a violemment dispersé des manifestants qui demandaient la réduction du budget royal. "L'Etat est en crise, les finances publiques sont au rouge et le budget alloué à la monarchie est en hausse, ce n'est pas normal", ont notamment scandé les manifestants de Rabat, avant d'être brutalisés par les forces de l'ordre.

De quoi parlons-nous ? D'une enveloppe globale de près de 2,5 milliards de dirhams [234 millions d'euros] dédiée annuellement au fonctionnement de la monarchie, qui va du salaire du roi à celui de ses conseillers et des membres de la famille royale, en passant par les frais d'entretien des palais, d'acquisition de matériel divers, etc. Avec ces 2,5 milliards de dirhams, le budget royal atteint des records et figure parmi les plus élevés au monde.

Comparée aux monarchies espagnole et britannique, la marocaine revient à peu près dix fois et quatre fois plus cher. Ce train de vie pharaonique est d'autant plus difficile à supporter que le Maroc est, jusqu'à preuve du contraire, un pays pauvre, dans lequel l'Etat fait régulièrement face à d'énormes déficits budgétaires. 

Le problème avec le budget royal, c'est qu'il n'est pas établi par les instances représentatives de la nation mais ailleurs. Où exactement ? Nul ne le sait. Le parlement l'a toujours considéré comme une patate chaude qu'il valait mieux ne pas toucher. Il n'a quasiment jamais pris la peine de l'examiner. Comme tout ce qui concerne la monarchie, une sorte de code s'est établi pour signifier "pas touche". Les élus de la nation ont acquis l'habitude de discuter de tout sauf de "ça". Que le gouvernement, ou l'opposition, soit socialiste, monarchiste ou aujourd'hui islamiste, ce budget a toujours été décidé ailleurs, empruntant un circuit extra-gouvernemental et obéissant à une logique supra-institutionnelle. 

Cette situation de non-droit exceptionnelle a longtemps souffert d'une espèce d'indifférence générale, n'intéressant guère que des intellectuels de gauche ou des individualités de la presse et de la société civile. Il en va désormais autrement puisque le débat, aujourd'hui, n'est plus confiné dans les salons ou les salles de rédaction. Il déborde dans la rue. Il intéresse la jeunesse. Il est l'affaire de tout le monde.

Qu'y a-t-il de mal à discuter du budget royal, à l'amender, à le réduire ? Strictement aucun. Un député islamiste [Abdelaziz Aftati, député du parti au pouvoir le Parti de la justice et du développement] vient de le faire cette semaine en plein parlement. D'autres le suivront sans doute. Le débat, qui fait déjà rage sur les réseaux sociaux, s'invitera un jour à la télévision. Parce que le compte à rebours a été déclenché et rien ne pourra l'arrêter, pas même la brutalité policière.