01/06/2013

les années 1980 : le rugby en liberté

Source : Le Monde.fr  par Laurent Telo

1985, c'est le retour du Stade toulousain en haut de l'affiche du rugby français au terme d'une des plus belles, si ce n'est la plus belle, finale de l'histoire du championnat, achevée sur une prolongation inoubliable et une victoire 36-22 contre Toulon.

Une jeune génération de joueurs talentueux emmenée par le duo d'entraîneurs Pierre Villepreux et Jean-Claude Skrela fait souffler un vent de fraîcheur sur le rugby français après la domination étouffante de la phalange biterroise. Le Stade toulousain sera sacré champion en 1986, en 1989 puis dominera les années 90. Mais le début de l'épopée se situe bien ce samedi soir de printemps au Parc des Princes. Le numéro 8 Albert Cigagna, surnommé "Matabiau", comme la gare de Toulouse, pour sa science du triage des bons ballons à jouer, se souvient d'une époque épique où le jeu respirait.

Finale du championnat de France de rugby, le 25 mai 1985, entre le Stade toulousain et le RC Toulon.

LE CONTEXTE

"Nous battons le grand Béziers en quart de finale (21-0), la fin d'une époque. Je pense que c'est le déclic qui va nous servir pour aller au bout, peut-être avec un peu d'avance par rapport à ce que nous avions prévu. Car nous étions plutôt sur la dynamique d'une nouvelle génération, d'une nouvelle façon de jouer. On savait que l'on pouvait faire quelque chose de neuf et on était tous concentrés là-dessus.

Le jeu de Béziers était axé sur les avants, sans beaucoup de mouvements. Et nous, on voulait mettre en place un mouvement perpétuel, l'autonomie du joueur sur le terrain... Dans le groupe, il y avait beaucoup de joueurs très jeunes, étudiants au Creps (la formation des professeurs de sport), et en même temps Skrela et Villepreux s'appuyaient beaucoup sur Robert Bru, ancien entraîneur du Stade, qui avait théorisé ce jeu porté sur l'attaque et qu'on a cherché à appliquer.

Au Stade toulousain, à cette époque-là, on vivait un peu en vase clos. On se préoccupait davantage de nous, de notre jeu que de l'adversaire. On avait trois entraînements par semaine voire quatre. On était en avance par rapport aux autres équipes de l'époque car on était pour la majorité étudiants et assez disponibles. Erik Bonneval, Denis Charvet, Guy Novès, Serge Laïrle, Karl Janick, Thierry Maset... Tous étaient étudiants en éducation physique. C'étaient des entraînements courts et très ludiques.

On vivait aussi beaucoup ensemble en dehors des entraînements et des matches. On avait un objectif commun un peu extra-sportif : après la saison, on partait en vacances tous ensemble. On est parti dans les îles du Pacifique, au Canada, en Australie, en Argentine, à Cuba... A chaque fois, il y avait au moins un match d'organisé. On n'y allait pas que pour faire les cons. Un tiers du financement était payé par les joueurs, un tiers par le club et on finançait le dernier tiers grâce à des bals qu'on organisait ou des buvettes montées après les matches. Tout ça pour dire que le groupe était soudé, que tout le monde était impliqué, qu'il n'y avait pas de stars."

LE LIEU

"Le Parc des Princes était magique. Je n'ai connu que celui-là et je pense que c'est tant mieux. Je suis allé une seule fois au Stade de France qui est quand même très impersonnel. Au Parc, c'était vraiment la fête du public. Les supporteurs pouvaient se retrouver autour du stade, c'était un vrai lieu de convivialité. Et à l'intérieur de l'enceinte, c'était un brouhaha impossible parce que le public était très proche. Sur les touches, pour entendre, c'était un vrai bordel. Mais on avait prévu le truc et on avait préparé des signes pour annoncer les combinaisons."

LE MATCH

"On était monté seulement la veille du match, pour loger au Club Shell, en banlieue parisienne. Ce fut très simple. Mais je me souviens encore de la longueur de la journée du samedi car nous jouions en nocturne. Interminable. On était stressé mais malgré l'inexpérience du groupe qui jouait sa première finale, c'était du bon stress. J'avais perdu la finale en 1979 avec Bagnères contre Narbonne, la première finale en nocturne. Je savais peut-être davantage mieux aborder ce genre de rendez-vous.

Sur cette finale, on peut tout à fait passer à la trappe et l'aventure peut s'arrêter là. Je me souviens d'un super départ de Toulon qui nous met dans le rouge assez rapidement. On est mené 12-3 à la mi-temps. En début de seconde période, Jérôme Bianchi, l'arrière toulonnais, se claque. Et on retourne la situation malgré un superbe essai de Jérôme Gallion. A vingt minutes de la fin du temps réglementaire, il y a cette passe magnifique de Thierry Maset d'une main qui envoie Denis Charvet à l'essai.

Et puis, il y a la prolongation qui va nous permettre de réellement nous exprimer car nous dominons physiquement les Toulonnais sur cette fin de match. Bonneval et Portolan marquent chacun un essai et les Toulonnais explosent. Je l'ai revu dernièrement et c'est vrai que c'est un sacré beau match. Il y a tout eu : le suspense, la qualité du jeu et l'intensité de l'engagement."

LA TROISIÈME MI-TEMPS

"Ça passe trop vite... Il y avait eu une fête organisée dans un restaurant sur les Champs-Elysées. On avait fini au petit matin au Pied de Cochon, aux Halles. Et puis le retour à Toulouse et la place du Capitole noire de monde. On n'avait pas gagné le titre depuis 1947. Alors, vous imaginez le délire... Après, il ya eu beaucoup de réceptions un peu partout. Ce fut difficile pour l'équilibre des corps. Surtout que ça a duré un moment. Et, comme le veut la tradition, chacun à tour de rôle prenait le bouclier pour l'emmener chez lui, dans sa ville natale."

C'ÉTAIT MIEUX AVANT ?

"Je ne sais pas. Aujourd'hui, un stade de rugby est fait pour que les partenaires puissent communiquer. On est davantage dans du rugby-spectacle, du mécénat, de la communication. Aujourd'hui, on vend du rugby. On va dire que c'était plus populaire avant."

Stade toulousain-RC Toulon : 36-22 (apr. pr.)

Parc des Princes, le 25 mai 1985

 

Stade toulousain : S. Gabernet (cap.), J.-M. Rancoule, E. Bonneval, D. Charvet, G. Novès, (o) P. Rougé-Thomas, (m) M. Lopez, K. Janik, A. Cigagna, T. Maset, J.-M. Cadieu (H. Lecomte, 77e), G. Portolan (J.-M. Giraud 46e), C. Portolan, D. Santramans, C. Breseghello.

 RC Toulon : J. Bianchi (G. Fargues, 46e), P. Jehl, P. Blachère (C. Salvarelli, 65e), A. Carbonel, T. Fournier, (o) C. Cauvy, (m) J. Gallion, G. Doucet, P. Coulais (cap.), E. Champ, M. Pujolle, P. Occhini, Y. Braendlin, B. Herrero, M. Diaz.

 Les points

 ST : Charvet (3), Bonneval (2), C. Portolan, essais ; Lopez, 2 pénalités et 3 transformations.

 RCT : Fournier, Gallion, essais ; Bianchi, 2 pénalités et transformation ; Cauvy, pénalité et drop.

 Arbitre : Yves Bressy

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31/05/2013

A la conquête du Brennus : les années 1970, un rugby de plomb

Le Monde.fr : Propos recueillis par Laurent Telo

 

 En attendant la finale du Top 14, Toulon-Castres, samedi à 21 heures, Le Monde revisite cinquante ans de championnat de France, et de finales mythiques. Les années 197o

Le joueur de Béziers Jean-Pierre Pesteil (ballon en mains) s'échappe lors du match de demi-finale du challenge Yves-du-Manoir disputé à Clermont-Ferrand le 8 mai 1977 opposant Béziers à Perpignan. De gauche à droite : Armand Vaquerin, Michel Palmie et Alain Paco.

Pendant quinze ans, ce furent les années Béziers. Etouffantes. Le club héraultais a inauguré sa mainmise sur le rugby français par un premier titre de champion de France en 1971 et 1972. Béziers remporte dix titres et relâche définitivement son étreinte en 1984 avec un dernier sacre. Son jeu était critiqué parce qu'hermétique, bestial, axé sur le travail des avants. Le rugby n'était pas encore pro mais Béziers ne laissait rien au hasard : les joueurs effectuaient trois entraînements par semaine ! Alain Paco, le talonneur des grandes années (35 sélections et six fois champion de France) se souvient de la finale de 1974, sa première, remportée face au voisin Narbonne (16-14).

 

LE CONTEXTE

 

"A l'époque, c'était surtout la France du rugby qui s'intéressait à la finale. C'était assez délimité géographiquement, le Sud principalement. Mais il y avait quand même beaucoup plus de supporteurs qui se déplaçaient pour chaque match durant l'année même dans de petites villes. Le rugby s'est nationalisé une fois que la Coupe du monde est née en 1987, mais en 1974 la finale était déjà très médiatisée. Les phases finales qui duraient beaucoup plus longtemps qu'aujourd'hui étaient l'occasion pour les supporteurs de se balader, les familles nous suivaient avec le casse-croûte. Il y avait deux mois de matchs couperets, dès les seizièmes de finale.

 Cette finale est la première que je joue. Et j'étais monté au poste de talonneur à partir des phases finales après avoir joué ouvreur ou troisième ligne. C'est véritablement ma carrière qui explose car dans la foulée de la finale, je pars en tournée en Argentine avec l'équipe de France que je ne quitterai plus pendant six saisons avec, en point d'orgue, notre Grand Chelem 1977. Cette finale est particulière car on la joue contre nos voisins narbonnais (30 km séparent les deux villes). La suprématie nationale doublée d'une suprématie régionale était en jeu. Il n'était donc pas pensable que nous perdions ce match. Et Béziers sait préparer ce genre de rendez-vous.

 On avait un entraîneur, Raoul Barrière, qui savait nous amener à la performance et notre groupe était composé de gagneurs qui se remettaient en cause continuellement. Nous avions un objectif commun : aller vers le haut-niveau, c'était assez unique à l'époque. On travaillait plus que les autres équipes, avec trois entraînements dans la semaine dont celui du mercredi matin qui durait 2 h 30 et était de fort tonnage. Quand arrivaient les phases finales, on faisait au moins un footing tous les jours, c'etait assez pointu dans les détails, dans les schémas de jeu, dans les répétitions des combinaisons. Ce qui fait qu'en match, on jouait les yeux fermés.

 Et pourtant, ailleurs, Béziers faisait l'objet de nombreuses critiques. Parce qu'on réussissait et que la réussite ne plaît pas à tout le monde. Mais ces critiques, ces comportements hostiles voire agressifs à notre égard quand nous nous déplacions jouer chez les autres clubs étaient devenus une source de motivation. Nous avions un seul objectif : gagner. Le reste, c'était de la littérature."

 LE LIEU

 "C'est la première finale du championnat qui a lieu dans le nouveau Parc des Princes (la dernière finale à Paris s'était disputée en 1946 dans l'ancien stade). Si je me souviens bien, il n'y avait pas eu de protocole car le match s'était déroulé entre les deux tours de l'élection présidentielle. A l'époque, la finale se jouait l'après-midi et non pas en nocturne, je me souviens d'un grand soleil et des tribunes colorées. Il y avait beaucoup de Biterrois, il me semble (rires)."

 LE MATCH

 "Ce fut une belle finale, un gros match. Beaucoup de tensions, de suspense, un match très serré qui se joue à rien. Richard Astre, notre demi de mêlée, passe deux drops en première mi-temps. Mais au score, Narbonne ne décroche pas et prend même l'avantage en seconde période. Je revois encore le drop, à la toute fin du match, réussi par notre ouvreur, Henri Cabrol. A la 80e minute, sur une pénalité, il trouvait une belle touche dans le camp de Narbonne. Le deuxième ligne Michel Palmié anticipait sur le lancer et détournait sur Astre qui transmettait à Cabrol. Et malgré la montée défensive de Jo Maso, l'ouvreur narbonnais, le ballon passait entre les perches. La délivrance, la joie intense et la remise du Bouclier..."

 LA TROISIÈME MI-TEMPS

 "On ne les manquait pas... Après les quarts et les demies, on arrosait la victoire avec les supporteurs, toujours là. Après cette finale, nous sommes allés dîner à L'Orée du bois, porte Maillot et puis nous sommes rentrés en avion à Béziers le lendemain. C'était de la folie furieuse dans la ville. Il y avait peut-être 20 000 personnes dans les rues. On installait le bouclier sur une voiture et on paradait sur les allées Paul-Riquet, en symbiose avec nos supporteurs, qui nous avaient suivi tout au long de la saison."

 C'ÉTAIT MIEUX AVANT ?

 "C'était bien, avant. Joueurs, nous avions plus de tranquilité d'esprit par rapport à la société ambiante. Dans l'équipe, les sentiments étaient plus profonds, il y avait plus d'affectif. On travaillait tous à côté et on était juste défrayés avec l'équipe. Il y avait moins de pression quand on rentrait sur un terrain. Aujourd'hui, ils jouent leur fiche de paie tous les mois. Ça ne doit pas être facile."

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08/03/2013

Foot et retrasmission

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par Jérôme Latta

Un mauvais film d’horaires

Le découpage du football en lots de droits télé incite à la multiplication des compétitions, il conduit aussi à la surcharge des calendriers... et à leur absurdité. La valeur marchande du téléspectateur étant devenue très supérieure à celle du spectateur (qui est quand même prié de devenir un bon consommateur), la priorité est accordée aux desideratas des diffuseurs. Les supporters, eux, doivent se plier à des horaires de plus en plus souvent fantaisistes et pénalisants pour ceux-là mêmes qui produisent le plus d'efforts pour soutenir leur équipe. Cette saison, le collectif SOS Ligue 2 s'est longuement mobilisé contre l'horaire du vendredi à 18h45, choisi pour satisfaire beIN Sport, obtenant finalement gain de cause (coup d'envoi à 20 heures) avec l'appui de la Ligue, alarmée par la baisse de fréquentation.

CARREFOUR PUBLICITAIRE

Le dernier exemple en date concerne la programmation du quart de finale de Coupe de France Lens-Bordeaux le mercredi à 17 avril à 17 heures sur France 2, qui a suscité de vives réactions et une mobilisation qui rencontre déjà un écho important. Cet épisode succède au précédent du Plabennec-Lille dans la même compétition, initialement prévu un mercredi à la même heure: la mobilisation locale avait fusé sur les réseaux sociaux et obtenu le soutien de Noël Le Graët ainsi que le report du match au lendemain à 21 heures. Cette fois, le diffuseur – qui a programmé Évian-Paris Saint-Germain à 20h45 – ne veut rien entendre, quitte à mal mesurer le risque de s'exposer à la réaction du public lensois. "Après le tirage au sort des quarts de finale, beaucoup s'attendaient à revoir un stade Bollaert-Delelis, en manque de grandes affiches, afficher complet", souligne le communiqué des supporters (à lire sur Moustache FC).

L'entraîneur du RC Lens Éric Sikora a protesté vertement, l'association Le 12 Lensois a invité France Télévision à programmer Paris-Roubaix "un jour de semaine à 21h00 (fluidité du trafic oblige)", un groupe Facebook a été lancé... Pas encore de quoi faire fléchir Daniel Bilalian qui a affirmé qu'il était trop tard et que le journal de 20 heures et le "carrefour publicitaire" de cette tranche ne permettaient pas de retarder le coup d'envoi. Un journaliste un peu insistant de France 3 Nord Pas-de-Calais a fait monter d'un ton le directeur des sports de France Télévisions, peu enclin à entendre parler d'un décalage ou d'une diffusion sur une autre chaine du groupe (voir la vidéo).

LES GUEUX DU STADE

On saisit pourtant assez mal l'intérêt de présenter aux téléspectateurs, à une heure malaisée pour eux aussi, un spectacle se déroulant devant des tribunes clairsemées. Peut-être la chaîne s'autorise-t-elle à dévaluer ce programme-ci parce que l'essentiel est de valoriser le match de 20h45, un produit nettement plus attractif qui lui permet d'avoir sa part des stars du PSG. Pour autant, France Télévisions fait simplement valoir son contrat, qui prévoit ces horaires... Les dirigeants des clubs professionnels doivent se rappeler qu'ils adoptent le calendrier de la saison et qu'ils sont censés connaître les termes des contrats de diffusion – du moins pas seulement ceux qui concernent la part de droits télé qui va leur revenir.

C'est justement à force d'accepter toutes les recettes possibles, et donc de se soumettre aux intérêts de ceux qui les fournissent, que l'on finit par sacrifier tout le reste (lire "Sauver le football"). Vendue comme une fête et un trophée prestigieux, mais appauvrie par vingt ans de concurrence avec la Coupe de la Ligue, la malheureuse Coupe de France devient un sous-produit télévisuel, que la télévision néglige en négligeant aussi le public... Car quelle que soit l'heure à laquelle débutera Lens-Bordeaux, le football français aura fait une nouvelle fois la démonstration de son mépris pour les gueux qui vont encore au stade.

Photo : DR.