25/11/2012

Gaza : « dois-je filmer ou pas ? »

«Couvrir un conflit comme celui qui vient de faire rage pendant huit jours dans la bande de Gaza confronte le journaliste à la vision atroce de dizaines de cadavres d’adultes ou d’enfants, souvent exhibés par leur proches dans une atmosphère dantesque», explique Guillaume Bonnet, reporter vidéo de l’AFP envoyé spécial dans l’enclave palestinienne. Dès lors, quelle est la bonne attitude pour le reporter ?

Gazaz« Les Américains ont perdu des milliers d’hommes en Afghanistan. Les Français, des dizaines. Mais jamais, ou rarement, nous n’avons vu leurs corps.

 « Rien de tel à Gaza, où couvrir un conflit comme celui qui vient de faire rage pendant huit jours confronte le journaliste à la vision atroce de dizaines de cadavres d’adultes ou d’enfants, souvent exhibés par leur proches dans une atmosphère dantesque. Les Palestiniens révèrent le martyr, le «shahid». Les corps sont toujours visibles pendant les funérailles et brandis par la foule.

 « Pendant mon séjour à Gaza, j’ai eu la «chance» de ne pas être trop confronté à la mort d’enfants. J’ai quand même été témoin d’un certain nombre de scènes atroces.

 « Le mercredi, deux journalistes de la chaîne de télévision du Hamas ont été tués dans un raid israélien. Après avoir filmé leur voiture totalement calcinée, je me suis rendu en urgence à la morgue de l’hôpital, avec le photographe Marco Longari (vidéo ci-dessous), pour tenter de prendre des images des corps qui avaient déjà été extraits du véhicule.

 « C’était une cohue inimaginable. L’hôpital est considéré comme un endroit sûr, à l’abri des raids. De nombreuses chaînes de télévision s’y sont installées pour faire leurs directs. En entrant, nous sommes tombés sur deux cadavres qui baignaient dans une mare de sang. Il s’agissait de deux Palestiniens qui avaient été lynchés dans la rue après avoir été accusés de collaborer avec Israël. C’était tout simplement monstrueux. J’ai préféré ne pas filmer, mais mon collègue photographe Marco Longari a pris cette image

 

Du sang s'écoule sous la porte de la morgue de l'hôpital al-Shifa de Gaza, le 20 novembre 2012 (photo: AFP / Marco Longari)
AFP / Marco Longari

 « Je me pose toujours la question : «dois-je filmer ou pas ? » Mais à la morgue de Gaza, les corps sont exposés sur des tables en métal. Tout le monde trouve normal que la presse entre et les photographie ou les filme à sa guise, parfois à quelques centimètres de distance.

 « Ce n’était pas mon premier reportage à Gaza. J’étais déjà venu ici plusieurs fois, il y a une dizaine d’années. Déjà, c’était exactement comme ça.

 « Sur le moment, on est à fond dans l’action. Derrière la caméra, il y a un écran entre le journaliste et la mort, au sens propre comme au sens figuré. La caméra est une barrière contre les sentiments. C’est après, quand je repense à ce que j’ai vu, aux corps d’enfants ballotés dans les bras de leurs parents qui viennent de les extraire des décombres des maisons, que c’est le plus difficile.»

 

(Témoignage recueilli par Roland de Courson)

24/11/2012

Les lobbys font-ils la loi en France ?

21/11/2012 | 10h30
(REUTERS/Charles Platiau)
(REUTERS/Charles Platiau)

À l’Assemblée et au Sénat, dans les cabinets ministériels, à Matignon et à l’Élysée, les représentants des groupes de pression font le siège des institutions pour servir leurs intérêts. Et y parviennent le plus souvent.

Les deux pieds plantés dans le gravier de la cour de Matignon, Thierry Coste est nerveux et pressé, mais content. C’est un grand jour pour lui. Dans dix minutes, il a rendez-vous avec Jean-Marc Ayrault pour le compte d’un de ses clients : la Fédération nationale des chasseurs. Puis il enchaînera un deuxième rendez-vous avec le Premier ministre, cette fois au nom des pêcheurs. Deux rendez-vous coup sur coup rue de Varenne après cinq ans de porte close. Car François Fillon lui, le redirigeait toujours vers l’Élysée. Nicolas Sarkozy le recevait mais ensuite “il n’y avait pas de suivi.”

Pour Thierry Coste, 56 ans, un des lobbyistes les plus puissants de France, qui porte beau avec ses yeux bleu turquoise, c’est donc la fin d’une période pénible. 

“Avec Jean-Marc Ayrault, on revient dans des habitudes opérationnelles. Ici, nous avons le sentiment d’être parfaitement écoutés et totalement entendus.”

De quoi s’agit-il ? Les chasseurs s’inquiètent de la transposition d’une loi européenne qui vise à classifier certaines armes comme armes de guerre. “Il y a des délinquants qui utilisent des armes, il faut éviter l’amalgame. On ne veut pas qu’à cause de ces truands, on sanctionne les utilisateurs légaux d’armes à feu. Et ça s’est très bien passé.”

Mais surtout, ils veulent mettre fin à leur statut de paria, éjectés du Grenelle de l’environnement par Jean-Louis Borloo et Nicolas Sarkozy, sans voix sur les réformes qui touchent à la ruralité. Certes, on leur répond que la France ne compte qu’un million trois cent mille chasseurs. Un argument que Coste est habitué à balayer : “Nous sommes la troisième activité de loisir de France après le football et la pêche c’est normal que nous soyons écoutés. Pour être reçus par le Premier ministre, il ne  faut pas forcément avoir une passion qui concerne 60 millions de Français.” Pour savoir comment ce jour là Jean Marc Ayrault a apaisé les chasseurs, c’est une autre histoire. Pendant une semaine, un conseiller de Matignon vous promet un éclaircissement au téléphone, qui ne viendra jamais. Même opacité chez la ministre de l’Écologie Delphine Batho qui a reçu les mêmes la veille. “La réunion n’avait pas vocation à être publique”, nous répond par texto un conseiller en communication.

Pourtant, ils sont nombreux ces porteurs d’intérêts privés, qui, ces six derniers mois, ont pu se dire, comme Thierry Coste “parfaitement écoutés, et totalement entendus.” Shell, contrarié par la ministre Nicole Bricq qui voulait interdire un forage au large de la Guyane n’a pas officiellement demandé sa tête, mais Nicole Bricq a fini par changer de poste… Les trois cents “pigeons” dont on ne taxera pas les plus values à la revente de leur start up, les détenteurs d’œuvres d’art et les propriétaires de résidence secondaire qui possèdent deux télévisions mais ne paient qu’une seule redevance, ùes patrons de la très discrète AFEP qui regroupe les barons du CAC 40 après leur tribune dans le JDD : tous à des niveaux variés sont parvenus à infléchir les décisions en fonction de leurs intérêts.

Cette influence, Coste l’explique en partie par l’inexpérience des conseillers qui épaulent les ministres depuis six mois.

“Pour moi c’est drôle et un peu triste. Les socialistes n’ont pas été au pouvoir depuis dix ans. Du coup, on se retrouve avec des responsables de l’administration fraîchement arrivés dans les cabinets et parfois ça nous irrite un peu. Bon, ça nous oblige à être pédagogue, je passe mon temps à refaire l’histoire de ces cinq dernières années.”

Et pourtant… Coste a été le premier à jouer avec bonheur de toutes les insuffisances du système français. Au Palais-Bourbon, fort de son vrai faux statut d’assistant parlementaire du député UMP Jérôme Bignon (lui aussi chasseur) il a pu pendant des années circuler salle des Quatre-Colonnes où il poussait les intérêts de la corporation.

Un excellent poste d’observation qui permet aujourd’hui à Coste de dénoncer le manque d’expertise des hommes politiques français. Du coup, les lobbys ont un boulevard pour fournir  les chiffres, les enquêtes, les  analyses, les graphiques, les chiffres et les argumentaires. “Les politiques n’évaluent pas leurs propres lois dénonce Coste, donc les lobbys s’en chargent.” “Même moi qui suis lobbyiste donc manipulateur je plaide pour la transparence et je dénonce cette hypocrisie à la française. Je préfère largement travailler avec des interlocuteurs qui ont des compétences, même s’ils ne vont pas dans le sens de mes clients. Or, je vais être méchant, mais il y a aujourd’hui un certain nombre de parlementaires qui ne travaillent pas. Quant aux conseillers, le gouvernement a voulu réduire leur nombre, du coup, ils ne sont pas assez nombreux et complètement débordés.”

Et d’autres batailles se déroulent en ce moment même. Derniers à monter au front : les restaurateurs, vent debout devant l’annonce de relèvement du taux de TVA de 7 à 20%. Il n’a fallu que quelques semaines pour que le lobbying porte ses fruits. La taxe dans la restauration ne dépassera pas 10% : la décision a été finalement annoncée par François Hollande lors de sa conférence de presse du 13 novembre à l’Élysée. André Daguin, 77 ans, lobbyiste en chef de la restauration s’en félicite, mais avec modération. Il n’en restera pas là : “Les cartes avaient été brouillées, elles sont simplement rebattues. Nous on veut  5% pour les restaurateurs qui font la cuisine à domicile.” Dès l’apparition de la menace des 20% , cet ancien chef deux étoiles du Gers à l’accent roulant, celui qui avait arraché la TVA à 5,5 en 2009 à Nicolas Sarkozy, a repris son bâton de lobbyiste avec une détermination et une méthode qui forcent le respect. Certes, il n’est plus le patron de l’UMIH (Union des métiers et industrie de l’hôtellerie) mais sa casquette de président du conseil de surveillance lui suffit largement pour pousser les portes qui comptent.

En milieu de semaine l’autoproclamé “lobbyiste rural” passe “prendre l’apéritif” au Sénat. Pour lui, pas besoin de badge pour entrer dans l’enceinte hyper sécurisée. Il est accueilli par Aymeri de Montesquiou, sénateur depuis 14 ans,  vice président UMP de la commission des finances, et comme lui gersois d’origine…ce qui vaut tous les portiques de sécurité.  Les deux hommes se tutoient bien sûr : “On a quasiment tété les mêmes seins”, résume Montesquiou. “Mon grand-père allait au restaurant de son grand-père …en voiture à cheval !”, reprend Daguin avec plus d’élégance. Officiellement les deux compères se voient pour parler des produits du pays, mais il s’agit bien ici de TVA. Daguin sait que son ami lui ouvrira son carnet d’adresses.

Une heure plus tard, toujours au Palais du Luxembourg Daguin s’installe à table,  au prestigieux restaurant de l’institution. En face de lui cette fois un sénateur de gauche : Raymond Val, président PRG de la commission Développement durable. Daguin est comme chez lui. Le personnel l’accueille avec tous les honneurs dus à un ancien grand de la profession. Et quand il passe une tête dans les cuisines pour saluer le chef, l’activité s’arrête avec déférence. La même semaine, André Daguin  s’arrange pour croiser Jean-Pierre Raffarin, rencontrer une députée européenne, déjeuner avec Hervé Novelli, l’ancien secrétaire d’État au Commerce à l’Artisanat et aux PME du gouvernement Sarkozy. Et pour croiser celle qui lui succède au même poste, la nouvelle ministre déléguée Sylvia Pinel, il profite de l’inauguration d’un Etape hôtel porte de Versailles.

Mais son emploi du temps ne serait pas complet si l’on oubliait  ses passages dans les médias toujours friands de sa faconde…et qui lui offrent une tribune pour menacer son nouvel ennemi : le jeune député PS Thomas Thévenoud. C’est lui qui, à travers un rapport parlementaire, a  préparé le terrain  pour augmenter la taxe, en démolissant l’utilité d’une TVA à 5,5%, qui, selon lui, a coûté bien trop cher à l’État. Le parlementaire est désormais dans la ligne de mire. “C’est son premier mandat. Ce sera sans doute son dernier. On y veillera.” menace Daguin sur une radio. Et les contre-arguments de Daguin sont bien rôdés :

“Avec la TVA à 5,5, les restaurateurs ont donné aux salariés deux jours de repos supplémentaires, une mutuelle, une prime, on a établit le dialogue social, augmenté les salaires de 5%,  investi dans des travaux de rénovation. Alors oui la carte n’a pas baissé de 3% comme promis mais de 2,85% . Ce n’est pas si mal pour le consommateur.”

Un argumentaire délivré en toute amitié aux amis politiques, dans la décontraction la plus totale – connexion gersoise oblige –, sans souci de couleur politique : “Nous, on informe. Eux, ils décident. Il faut se servir des mecs qui sont écoutés. À droite comme à gauche.”

Au Palais Bourbon, une députée a choisi de dénoncer publiquement cet art de manœuvrer. La socialiste Catherine Lemorton, présidente de la commission des Affaires sociales a vécu de près il y a quelques années les pressions du laboratoire Servier. Pour ne rien oublier, elle conserve dans un placard toutes les invitations envoyées  ces cinq dernières années par les groupes d’intérêts : “On est assaillis de toutes parts, ç’en est inquiétant.” La pile est impressionnante, signée des industries pharmaceutique et agroalimentaire,  pour aller dîner ou déjeuner aux adresses les plus prestigieuses : chez Rollet Pradier, Chez Françoise, Tante Marguerite… “Comme si l’on pensait mieux devant une bonne table que devant un verre d’eau”, commente la députée.

“C’est je t’enferme dans une relation dite amicale. Jamais je ne  mets un amendement dans ton assiette. Je ne t’achète pas mais je t’ai bien fait manger bien fait boire et un an et demi après je te conseille, ce serait sympa de faire attention à ce que tu votes.”

Pour corriger le tir, le député socialiste Christophe Sirugue a déjà proposé de renouveler tous les ans, et non pas tous les cinq ans, comme c’était le cas depuis 2009, les badges des 145 lobbys accrédités à l’Assemblée. Il a également exclu de la liste sept entreprises privées (parmi lesquelles Bayer Cropscience, Dupont de Nemours Syngenta ou encore Monsanto). Une mesure qu’il n’est pas question pour l’instant d’appliquer au Sénat.

23/11/2012

"Sarkozy victime de confusion entre Bettencourt et Betancourt"

 Source: afp.com © ap.

Une confusion entre la milliardaire Liliane Bettencourt et l'ex-otage des Farc Ingrid Betancourt, a été relevée par la défense de Nicolas Sarkozy lors de l'audition de ce dernier à Bordeaux jeudi, a indiqué vendredi son avocat Me Thierry Herzog au micro d'Europe 1.

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Selon l'avocat, les juges d'instruction en charge de l'affaire d'abus de faiblesse à l'encontre de l'héritière de l'Oréal, avaient relevé dans des agendas de l'ex-chef de l'Etat, à la date du 5 juin 2007, juste après l'élection de M. Sarkozy, un rendez-vous "Betancourt" dans son agenda.

"Le juge a écrit que le nom était mal orthographié mais il est bien orthographié, il s'agissait de la famille d'Ingrid Betancourt (ex-candidate à la présidentielle colombienne, otage des FARC libérée en juillet 2008, ndlr)", a assuré l'avocat.

"A peine un mois après son accession à l'Elysée il n'a qu'une obsession, pouvoir obtenir la libération d'un otage français", a expliqué Me Herzog, selon qui "le juge l'a reconnu et acté".

Pour un autre rendez-vous, avec la vraie Liliane Bettencourt cette fois, le 5 novembre 2008, Me Herzog a confirmé que M. Sarkozy avait reçu "un quart d'heure la première contribuable de France venue lui demander audience", en compagnie de leurs conseillers respectifs et jugé "injurieux" de penser qu'un abus de faiblesse ait été commis à cette occasion.

Quant aux multiples rencontres de M. Sarkozy avec l'ex-procureur de Nanterre Philippe Courroye en charge initialement de l'affaire, Me Herzog a rétorqué, évoquant le nouveau procureur de Nanterre Robert Gelli, que c'était "un ancien ami de régiment de M. Hollande" : "Cela fait-il de lui - qui sera peut-être invité à dîner par le Président de la République Hollande - quelqu'un de suspect?"

Selon l'avocat, "la seule crainte qu'avait Nicolas Sarkozy c'est qu'on puisse confondre la justice médiatique avec la justice, et il est soulagé". L'avocat a dénoncé au passage la publication dans la presse d'extraits de procédure avec la "volonté de nuire et de salir".

Comme on lui demande si le placement sous le statut de témoin assisté de son client à l'issue de l'audience de la veille signifie qu'il ne peut plus être mis en examen, Me Herzog a répondu : "Naturellement, c'est le Code de procédure pénale qui le prévoit".