28/11/2012

“Les Nouveaux barbouzes: comment d’anciens flics se recyclent dans le privé

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Le journaliste Emmanuel Fansten a enquêté sur la multiplication des entreprises d’espionnage privé. Une activité, qui emploie notamment d’anciens agents secrets ou de la police, aux règles de contrôle encore mouvantes.

Eygalières, petit village de Provence où le mistral souffle un tiers de l’année. En 2002, planqué sous un pin avec son téléobjectif en main, Pierre Martinet y passe quatre jours à mitrailler une propriété. La cible de cet ancien du service action de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) : Bruno Gaccio, à l’époque auteur des Guignols de l’info, qui y possède une maison de vacances et un restaurant. Une fois ses infos glanées, Martinet remet, sur une aire d’autoroute entre Toulon et Marseille, un rapport de trente-sept pages au directeur de la sécurité informatique de Canal+.

L’ancien espion propose de “traiter” l’emmerdeur “Golf” – nom de code pour Gaccio, meneur de la révolte des salariés contre le licenciement du patron de la chaîne Pierre Lescure par Jean-Marie Messier – en utilisant trois hommes, une bombe lacrymogène, des cagoules, des gants et un manche de pioche… Trois barbouzes, dont Martinet, seront condamnés en 2011 pour espionnage. Canal+, en tant que personne morale, sera relaxée.

Bienvenue dans le monde du renseignement privé. Renault, EDF, Areva, Ikea : ces dernières années, des affaires similaires ont éclaboussé nombre de grandes entreprises. Le journaliste Emmanuel Fansten s’est penché sur le phénomène et a publié le fruit de son enquête, Les Nouveaux Barbouzes, le mois dernier. Sous le terme policé “d’intelligence économique”, l’auteur décrit un “nouveau marché noir aux règles mouvantes”. Dans ce monde, des espions plus ou moins à la retraite vendent leur savoir-faire, des hackers pénètrent des vies privées et des ex-flics utilisent illégalement leurs réseaux.

La chaîne de magasins Bricomarché aurait ainsi missionné l’entreprise Atlantic Intelligence pour en savoir plus sur Christophe L., repreneur d’une des franchises. À la source des informations bancaires personnelles récoltées : Patrick Moigne, alors commissaire divisionnaire de la police judiciaire, patron de la Brigade des fraudes aux moyens de paiement. Le policier monnayait ses informations selon sa propre grille tarifaire, de 30 à 60 euros les éléments extraits du fichier Stic (système de traitement des infractions constatées) utilisé par le ministère de l’Intérieur, 100 euros le point de permis, 1 000 euros les fichiers bancaires… Un beau jour, un cadre de chez Pernod Ricard lui aurait offert une trentaine de bouteilles de whisky en échange de l’annulation de PV. Soupçonné de corruption et de violation du secret professionnel, Patrick Moigne a été radié de la police. Il sera jugé en janvier 2013.

“Le problème, c’est que les contrats passés entre le client et l’entreprise d’intelligence économique sont flous”, nous explique Fansten.

De plus, le système est fortement cloisonné. C’est une chaîne de sous-traitants, jusqu’à sept ou huit.

Parfois, le donneur d’ordres trinque aussi. En novembre 2011, EDF a été condamnée à payer 1,5 million d’euros d’amende pour espionnage. Deux responsables de la sécurité de l’entreprise publique avaient mandaté Kargus Consultants, une officine privée, pour “veiller” sur les activités des écologistes. Le hacker Alain Quiros s’était introduit dans l’ordinateur de Yannick Jadot, alors directeur des campagnes de Greenpeace France. Avec “un simple mail et des mots-clés”, Quiros avait pu remettre à EDF plus de 1400 documents internes de l’ONG.

“Contrairement aux détectives dépendant d’un agrément préfectoral, l’intelligence économique n’est pas une activité encore soumise à un contrôle propre”, pointe Emmanuel Fansten.

En mars 2011, au moment de l’examen de la loi sur la sécurité intérieure Loppsi 2, le Conseil constitutionnel a raté le coche. En effet, les sages ont considéré que la définition des activités touchant à l’intelligence économique se révélait trop imprécise. Et que son encadrement serait contraire à la liberté d’entreprendre. Les règles du milieu demeurent donc, pour le moment, encore mouvantes.

Geoffrey Le Guilcher

Les Nouveaux Barbouzes – Enquête sur la privatisation de l’espionnage d’Emmanuel Fansten (Robert Laffont), 229 pages

27/11/2012

Le budget royal ou la patate chaude du Maroc

Pour la première fois au royaume chérifien, des citoyens critiquent le niveau élevé des dépenses de la monarchie et réclament de la transparence dans la gestion de l'argent public.
Le roi du Maroc Le roi du Maroc Droits réservés

Le 18 novembre, et pendant que le royaume célébrait le 57ème anniversaire de son indépendance, la police a violemment dispersé des manifestants qui demandaient la réduction du budget royal. "L'Etat est en crise, les finances publiques sont au rouge et le budget alloué à la monarchie est en hausse, ce n'est pas normal", ont notamment scandé les manifestants de Rabat, avant d'être brutalisés par les forces de l'ordre.

De quoi parlons-nous ? D'une enveloppe globale de près de 2,5 milliards de dirhams [234 millions d'euros] dédiée annuellement au fonctionnement de la monarchie, qui va du salaire du roi à celui de ses conseillers et des membres de la famille royale, en passant par les frais d'entretien des palais, d'acquisition de matériel divers, etc. Avec ces 2,5 milliards de dirhams, le budget royal atteint des records et figure parmi les plus élevés au monde.

Comparée aux monarchies espagnole et britannique, la marocaine revient à peu près dix fois et quatre fois plus cher. Ce train de vie pharaonique est d'autant plus difficile à supporter que le Maroc est, jusqu'à preuve du contraire, un pays pauvre, dans lequel l'Etat fait régulièrement face à d'énormes déficits budgétaires. 

Le problème avec le budget royal, c'est qu'il n'est pas établi par les instances représentatives de la nation mais ailleurs. Où exactement ? Nul ne le sait. Le parlement l'a toujours considéré comme une patate chaude qu'il valait mieux ne pas toucher. Il n'a quasiment jamais pris la peine de l'examiner. Comme tout ce qui concerne la monarchie, une sorte de code s'est établi pour signifier "pas touche". Les élus de la nation ont acquis l'habitude de discuter de tout sauf de "ça". Que le gouvernement, ou l'opposition, soit socialiste, monarchiste ou aujourd'hui islamiste, ce budget a toujours été décidé ailleurs, empruntant un circuit extra-gouvernemental et obéissant à une logique supra-institutionnelle. 

Cette situation de non-droit exceptionnelle a longtemps souffert d'une espèce d'indifférence générale, n'intéressant guère que des intellectuels de gauche ou des individualités de la presse et de la société civile. Il en va désormais autrement puisque le débat, aujourd'hui, n'est plus confiné dans les salons ou les salles de rédaction. Il déborde dans la rue. Il intéresse la jeunesse. Il est l'affaire de tout le monde.

Qu'y a-t-il de mal à discuter du budget royal, à l'amender, à le réduire ? Strictement aucun. Un député islamiste [Abdelaziz Aftati, député du parti au pouvoir le Parti de la justice et du développement] vient de le faire cette semaine en plein parlement. D'autres le suivront sans doute. Le débat, qui fait déjà rage sur les réseaux sociaux, s'invitera un jour à la télévision. Parce que le compte à rebours a été déclenché et rien ne pourra l'arrêter, pas même la brutalité policière.

26/11/2012

Brouillard lacrymogène en forêt profonde

Par Jean-Sébastien EVRARD

 

Dans un brouillard de gaz lacrymogène, les gendarmes mobiles avancent vers les manifestants anti-aéroport qui occupent la forêt de Rohanne, à Notre-Dame-des-Landes, dans l'ouest de la France (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
AFP / Jean-Sébastien Evrard

 


NOTRE-DAME-DES-LANDES (France) – Un reportage à Notre-Dame-des-Landes a quelque chose de déroutant. Pour quelques heures, on se retrouve hors du temps, dans une véritable zone de conflit située à quelques kilomètres de notre vie normale. Une forêt dense, oppressante, baignée dans un brouillard de gaz lacrymogène. Le plus impressionnant, c’est le bruit. Une cacophonie de hurlements, d’insultes, de chants de militants, de grondements de bulldozers et d’explosions de grenades défensives.

 

Ce samedi 24 novembre, je suis arrivé sur place vers 8h30. Les gendarmes mobiles s’apprêtaient à intervenir. Le but de l'opération était de permettre aux bulldozers de détruire une partie des cabanes construites récemment par les militants qui campent sur place pour essayer d’empêcher la construction du nouvel aéroport de Nantes.

 

Photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard
AFP / Jean-Sébastien Evrard

 

Les opposants à cet aéroport forment un groupe très hétéroclite. Il y a de tout : des élus locaux, des écologistes, des ex soixante-huitards, des militants venus des quatre coins de l’Europe… La plupart sont pacifiques. Il y a notamment les défenseurs de la nature, pour la plupart des étrangers, dont la spécialité est de s’installer dans des filets tendus à travers les arbres.

 

Un manifestant anti-aéroport est juché sur un filet tendu entre les arbres dans la forêt de Roanne, à Notre-Dame-des-Landes (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
AFP / Jean-Sébastien Evrard

 

Mais il existe un noyau violent et très bien préparé. Une vraie guérilla dont les combattants sont équipés de masques à gaz de chantier, de lunettes de ski et de boucliers bricolés avec des demi-tonneaux. Ils tirent des boulons à la fronde sur les forces de l’ordre. Ils projettent aussi des fusées éclairantes, des cocktails molotov des cailloux et, d’une façon générale, se servent de tout ce qui est à leur disposition pour dissuader les forces de l'ordre de progresser. Il est spectaculaire de les voir jaillir du bois et se mettre à harceler les gendarmes.

 

Les activistes anti-aéroport font face aux gendarmes mobiles à l'orée de la forêt de Roanne, à Notre-Dame-des-Landes, le samedi 24 novembre (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
AFP / Jean-Sébastien Evrard

 

Pour couvrir ce genre d’événement, nous sommes équipés de casques et de masques à gaz. Les journalistes s’efforcent de rester groupés. Il faut sans arrêt montrer sa carte de presse aux gendarmes. Ces derniers sont corrects avec nous, même si on les sent de plus en plus nerveux. Ils ont du mal à distinguer les journalistes des manifestants pendant les charges. Il faut faire très attention.

 

Physiquement, c’est intense. Il faut marcher longtemps, avec un ordinateur et un lourd matériel photographique sur le dos, dans une atmosphère hostile. On emporte de l’eau, des barres de céréales et du sérum physiologique pour se rincer les yeux au cas où on se prendrait du gaz lacrymo malgré nos protections. En cette saison, il pleut presque tout le temps. Transmettre les photos est compliqué. La 3G ne passe presque pas dans la forêt de Rohanne. Heureusement, depuis le temps, les photographes ont fini par repérer les points où les communications passent.

 

Interpellation d'un activiste anti-aéroport, le 24 novembre à Notre-Dame-des-Landes (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
AFP / Jean-Sébastien Evrard

 

Le but premier des gendarmes n’est pas de déloger les activistes, mais de sécuriser le terrain pour permettre aux engins de chantier de détruire les cabanes du squat. Ils ont des consignes très précises. Ils interpellent les manifestants qui résistent (comme le barbu sur la photo ci-dessus). Cela dure des heures. Mais dès qu’ils ont fait le ménage, ils quittent les lieux très rapidement. Samedi, tout était terminé vers 17h30. La fin de la bataille est aussi impressionnante que le début : les gendarmes se replient vers leurs fourgons, toujours harcelés à coups de boulons par les manifestants qu’ils essayent de tenir à distance en ripostant à la grenade lacrymogène. Puis ils démarrent en trombe et tout est fini. On s’efforce de ne pas traîner sur place après leur départ.

 

Affrontements entre gendarmes mobiles et manifestants anti-aéroport, le 24 novembre à Notre-Dame-des-Landes (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
AFP / Jean-Sébastien Evrard

 

On parle beaucoup de l’hostilité des opposants à Notre-Dame-des-Landes envers la presse. Il est vrai que le mouvement s’est beaucoup durci. On passe la journée à se faire insulter. On se fait traiter de presse bourgeoise, de complices du pouvoir… On nous jette parfois des pierres. C’est très tendu. Il devient de plus en plus difficile de couvrir les manifestations à la fois du côté des opposants et de celui des forces de l’ordre.

 

Ceci dit, il ne faut pas généraliser. Samedi, avec quelques collègues, nous sommes allés à la rencontre d’un groupe de manifestants. Nous avons pu leur parler, et cela s’est bien passé.

 

Un manifestant anti-aéroport fait face aux gendarmes mobiles, le 24 novembre à Notre-Dame-des-Landes (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
AFP / Jean-Sébastien Evrard

 

Affrontements entre gendarmes mobiles et manifestants anti-aéroport, le 24 novembre à Notre-Dame-des-Landes (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
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Des activistes anti-aéroport dévêtus font face aux gendarmes mobiles dans la forêt de Rohanne, à Notre-Dame-des-Landes (photo: AFP / Jean-Sébastien Evrard)
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