04/12/2012

Florange : Paris a joué gros - et perdu gros

Les grandes déclarations du ministre Montebourg face au magnat Mittal se soldent par une reculade peu glorieuse pour le gouvernement socialiste de François Hollande. Dans les luttes à venir sur le front de l'emploi, plus aucun patron ne prendra les Français au sérieux.
Hollande et les représentants syndicaux de Florange après une rencontre à l'Elysée en juin dernier - AFP
Les sidérurgistes de Lorraine ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils ont pris les promesses de campagne du socialiste François Hollande au pied de la lettre. Ils font aujourd'hui les frais de la partie de poker qui a vu s'affronter le gouvernement français et le magnat indien de l'acier, Lakshmi Mittal. On pouvait s'attendre à que ce dernier ait tous les atouts en mains dans le bras de fer sur l'avenir des hauts fourneaux de Florange. S'il a sauvé la face de son gouvernement en concluant un accord a minima, François Hollande n'a pas sauvé les hauts fourneaux pour autant.

N'y avait-il vraiment rien d'autre à obtenir qu'un compromis boiteux ? Il est à coup sûr décevant pour les électeurs de gauche et les syndicats de voir "leur" gouvernement reculer, la queue basse, après que l'un de ses ministres les plus en vue s'est mis à rouler des mécaniques devant les caméras et a menacé de nationaliser le premier sidérurgiste de la planète, allant même jusqu'à le déclarer "persona non grata" en France. A posteriori, tout cela fait l'effet d'un coup de bluff minable.

Paris s'est payé de mots alors qu'il ne pouvait pas suivre, ni politiquement, ni financièrement. Du fait de son endettement massif, l'Etat français est vulnérable aux pressions et n'a pas les moyens d'investir dans l'industrie sidérurgique. Du reste, un plan de sauvetage public de Florange risquait de créer un précédent qu'invoqueraient - à bon droit - tous les autres secteurs touchés par la crise. François Hollande ne l'ignorait pas : il n'entendait brandir la menace d'une nationalisation qu'en dernier recours et n'a jamais réellement eu l'intention de passer à l'acte. Mais cette stratégie ne trompait personne. Et comme le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg, François Hollande s'est tourné lui aussi en ridicule. Son arme de dissuasion s'est révélée n'être qu'un pétard mouillé et ne terrorisera plus aucun patron dans les luttes à venir sur le front de l'emploi.

Le gouvernement a laissé passer sa chance de faire un exemple et de montrer qu'il peut être réellement aussi ferme dans ses actes qu'il peut (parfois) l'être dans ses discours.

Die Tageszeitung :Rudolf Balmer

03/12/2012

En Alsace, « L’Origine du monde » de Courbet choque encore

Par : François Krug | Journaliste Rue89Augmenter la taille du texte
 

Capture d’écran de l’article des DNA, avec la photo du tableau recouvert par les organisateurs (Dernières Nouvelles d’Alsace)

« L’Origine du monde » fait une nouvelle fois scandale. Après Facebook l’an dernier, ce sont les organisateurs et les visiteurs d’une exposition de peintures à la salle communale d’Altenstadt (Bas-Rhin) qui ont été choqués par le tableau de Gustave Courbet, apprend-on dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace.

L’origine du scandale, c’est une réinterprétation de « L’Origine du monde » par Audrey Gentner, étudiante aux Beaux-Arts de Bruxelles. Son titre : « On ne naît pas femme, on le devient », la phrase la plus célèbre du « Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir.

Ce message féministe n’a pas convaincu. Comme le montrent les DNA, l’œuvre de la jeune artiste a été pudiquement recouverte d’un papier annonçant :

« Ce tableau n’a pas sa place dans notre expo tout public. »

Pour découvrir le tableau d’Audrey Gentner, le public d’Altensdadt peut toujours se rendre sur sa galerie en ligne. Au risque d’être choqué, cette fois-ci, par des tableaux comme « Le monde tourne autour d’une paire de fesses » – en quelque sorte, le côté pile de sa réinterprétation de « L’Origine du monde »...


Capture d’écran de l’article des DNA, avec l’œuvre « On ne naît pas femme, on le devient » d’Audrey Gentner (Dernières Nouvelles d’Alsace)

GUATEMALA • La forêt maya menacée par les cartels

Une vaste forêt vierge située en territoire maya recèle des espèces animales exceptionnelles. Malheureusement, ce patrimoine naturel est aussi une zone idéale aux yeux des trafiquants de drogue. Les organismes chargés de la protection de la zone sont en première ligne.
Dessin de Boligan, Mexique
Du haut du temple IV de l’ancienne cité maya de Tikal, on a une vue spectaculaire sur les vastes étendues de forêt tropicale vierge d’Amérique centrale. En cette fin d’après-midi, des singes-araignées suspendus aux branches les plus proches s’étendent pour attraper de petits fruits.
Les cris gutturaux des singes hurleurs résonnent à travers la canopée.

Cette forêt de plaine est le cœur de la réserve de biosphère maya du nord du Guatemala, un sanctuaire de 2,1 millions d’hectares qui couvre 19% de la superficie du pays et représente quelque 60% de ses zones protégées. La réserve, créée par l’Unesco, présente une large gamme de biodiversité, en particulier les derniers représentants d’une sous-espèce majeure d’ara écarlate.
Mais les magnifiques animaux qui vivent dans la réserve — on y trouve aussi des jaguars, des pumas, des singes hurleurs noirs du Guatemala et des tapirs de Baird - ne sont pas seulement soumis aux menaces ordinaires des régions tropicales, telles que les abattages illégaux d’arbres,
les incendies et le braconnage.

Des forces encore plus redoutables rongent la réserve de biosphère maya, parmi lesquelles les cartels de la drogue mexicains qui construisent des pistes d’atterrissage dans la forêt pour pouvoir transporter leurs chargements, les gangs salvadoriens qui y installent d’immenses fermes d’élevage pour blanchir l’argent de la drogue, et les mafias chinoises qui y transfèrent leur réseau d’abattage illégal pour fournir les marchés asiatiques en bois dur provenant de la forêt primaire tropicale. Résultat : ce trésor naturel et culturel — le cœur de la Selva maya, une forêt qui s’étend sur le Guatemala, le Mexique et Belize — a été réduit de moitié ces dernières années.

Pistes d'atterrisage et fermes d'élevage

La coalition internationale qui lutte pour préserver le cœur de la réserve a déjà quelques belles réussites à son actif. Grâce à son programme intensif de préservation, on note par exemple un retour de l’ara écarlate. La présence d’effectifs civils et militaires a été renforcée. Les délits environnementaux font davantage l’objet de poursuites, même si des progrès restent à faire. Et la mise en place de concessions forestières communautaires a assuré des revenus pérennes à des paysans guatémaltèques et leur a offert la possibilité de gérer une partie de la réserve. Les pratiques criminelles ont commencé à s’intensifier dans la région il y a une dizaine d’années, ce qui a contribué à accélérer la destruction de la moitié occidentale de la réserve [limitrophe du Mexique].

Le nord du Guatemala est l’endroit idéal pour faire le plein des avions latino-américains qui transportent de la drogue et pour transférer les chargements sur des camions qui accèdent plus facilement au Mexique. Selon Roan McNab, directeur du programme de l'ONG Wildlife Conservation society (WCS) au Guatemala, les cartels opéraient jusqu’ici dans un "climat d’impunité" car les forces de l’armée et de la police n’étaient pas suffisantes pour s’attaquer à eux. Les propriétaires des fermes d’élevage ont construit des dizaines de pistes d’atterrissage, dont une surnommée l’"aéroport international” qui comptait trois voies et plus d’une dizaine d’avions abandonnés. C’est ainsi que plus de 40 000 hectares de forêt ont été réduits à néant. Pour désigner ce phénomène actuellement à l'oeuvre, les Guatémaltèques utilisent le néologisme "narcoganadería" formé à partir des mots espagnols signifiant drogue et élevage de bétail. Les cartels blanchissent l’argent de la drogue en investissant dans l’élevage de bétail et en vendant celui-ci sur les marchés mexicains.

Les agents de l'Etat sous la menace des cartels

Victor Penados est le coordinateur du contrôle et de la surveillance dans la réserve pour le CONAP, le Conseil national des zones protégées. Il désigne une pile de bois de rose confisquée aux fournisseurs des gangs chinois. Le bois provient d’une des saisies récentes dont les médias du pays ont beaucoup parlé. Cette pile, d’une valeur marchande de 125 000 dollars [95400 euros] selon M. Penados, se trouvait à bord d’un camion qui transportait le bois jusqu’à Puerto San Tomas de Castilla, un port caribéen [du Guatemala] d’où il devait être ensuite expédié en Chine. Les gangs qui travaillent pour les cartels chinois effectuent des abattages illégaux à la lisière sud de la réserve, mais M.
McNab craint qu’ils ne se mettent bientôt à déboiser la réserve elle-même puis à braconner les pumas pour les revendre sur le marché chinois qui contribue déjà à l’extinction des félins asiatiques. Des membres du CONAP et de la WCS ont été menacés à maintes reprises.

Certains ont été pris en otages, d’autres ont dû se faire oublier pendant quelques semaines après des descentes menées en vue de récupérer des terres acquises illégalement pour y faire de l’élevage. M. McNab a été menacé d’une arme à feu par deux pilleurs d’une ruine maya située au cœur de la jungle. Selon lui, si des mesures ne sont pas prises pour mieux faire respecter la loi, la réserve va être confrontée à une “série de réactions en chaîne qui risquent de se propager jusqu’à la frontière du Guatemala avec Belize [à l'est]”.

Une "gestion durable" confiée aux communautés locales

Pour stopper la déforestation, le CONAP et ses alliés ont établi ce qu’ils appellent le “bouclier”, un réseau de pistes longeant la frontière orientale du parc national Laguna del Tigre [au nord du pays], avec trois grandes bases de patrouille pour le CONAP, l’armée, la police nationale et autres organismes. Au cours des quatre dernières années, le nombre de patrouilles et d’arrestations n’a cessé d’augmenter. Uaxactún, qui compte 280 habitants, est l’un des 14 villages qui a reçu des concessions de l’Etat il y a une dizaine d’années, dans le cadre d’une expérience de gestion des forêts par les communautés locales. A l’intérieur de ces concessions, qui couvrent près d’un quart de la superficie de la réserve, les habitants doivent protéger l’écosystème forestier et pratiquer une gestion durable du bois et des autres ressources. Ils doivent aussi s’abstenir de braconner, de procéder à des abattages intensifs et de pratiquer la culture sur brûlis.

Ils s'engagent à signaler toute activité illégale repérée au cours de leurs patrouilles. En contrepartie, le CONAP, la WCS et d’autres organisations fournissent un soutien technique et financier aux entreprises de produits forestiers. Des dizaines d’habitants travaillent aujourd’hui dans la récolte durable de bois de construction, de feuilles de palmiers, de chiclé (pour la fabrication de chewing-gum) et d’autres produits de la forêt. D’autres travaillent dans les scieries et les menuiseries locales.

Selon les chefs des villages, le système des concessions fonctionne bien, mais le succès n’est pas toujours au rendez-vous. L’opération a notamment échoué dans le village de Cruce a la Colorada. En 2010, des altercations entre des propriétaires de fermes d’élevage et des gestionnaires de concession se sont soldées par des menaces de mort à l'encontre de membres de la concession et par l’assassinat du chef de village. Dans le climat de peur généré par ces événements, le projet est tombé à l’eau. Mais les organismes chargés de préserver la forêt gardent espoir. "On peut réussir", affirme M. McNab. "Il faut avoir une stratégie d’ensemble et un important réseau de partenaires, mais on peut y arriver."
DÉVELOPPEMENT DURABLE — La réserve de biosphère maya

L'Unesco reconnaît comme "réserve de biosphère" des sites naturels remarquables par leur biodiversité, avec pour objectif d'éviter la perte de ce patrimoine, d'engager des actions de développement durable et notamment celle de promouvoir un équilibre économique et social des populations locales. La réserve de biosphère maya s'étend sur 21 600 km2 et présente un intérêt primordial car elle constitue la plus grande surface de forêt primaire au nord du bassin amazonien. Elle englobe le site historique maya de Tikal et nombre d'autres vestiges de la civilisation maya. A son apogée dans les années 800, l'empire maya comptait quelque 2 millions d'habitants. Jusqu'aux années 60, rapporte The Guardian, seule une poignée de villages isolés étaient présents dans la région. Mais rapidement, des routes ont été tracées pour faciliter l'exploitation du bois ainsi que du pétrole dans le parc national Laguna del Tigre, au nord du pays. La reconnaissance de la zone comme réserve de biosphère en 1990 devait mettre fin à la déforestation. Aujourd'hui, la réserve maya compte 118 000 habitants, pauvres pour la plupart.