20/09/2013

Job insolite : empailleur d'animaux

Jean-Pierre Gérard-Simon est la cinquième génération de taxidermistes de sa famille. Son entreprise, établie à Liège, connaît aujourd’hui un succès fulgurant. Avec un carnet de commandes plein à craquer sur les trois prochaines années, il échappe à la crise et travaille avec des artistes et une trentaine de musées d’histoire naturelle… jusqu’à Séoul, en Corée du Sud. Parmi ses clients, on compte un émir du Qatar, Valéry Giscard d’Estaing, Wim Delvoye et Daniel Firman. Sa plus grande réalisation : un éléphant de 5m60, qui tient en équilibre sur sa trompe et qui fut exposé au palais de Tokyo.

Rencontre avec un artiste aussi passionné qu’original.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier ?

Je suis la cinquième génération. La maison a été fondée en 1870. Mon père, qui a 85 ans, vient encore tous les jours à l’atelier. J’ai arrêté l’école à quatorze ans, parce que je voulais faire comme mon père. J’étais passionné par les animaux. Et ce métier, c’était comme leur donner une deuxième vie.

Quel est votre parcours ?

Dans un premier temps, j’ai appris avec mon père. Mais mon père était un empailleur. Alors que maintenant c’est de la taxidermie. C’est très différent.

Dans le temps, on mettait de la paille dans la peau. Et maintenant on fait une sculpture en mousse de polyuréthane et on habille la sculpture avec la peau. On peut se permettre de faire des veines, des petits muscles, des plis de peau, etc., que l’on ne pouvait pas se permettre de faire avant.

On est passé de l’empaillage à la taxidermie progressivement. D’abord, il y avait des formes en carton. C’était du carton collé, assez rigide, et on habillait ce carton avec la peau. Mais on utilise toujours des peaux un peu humides. Donc ça faisait un peu fondre le carton. Ce n’était pas l’idéal. La mousse polyuréthane est venue naturellement chambouler tout ça.

J’ai appris par moi-même, en apprenant qu’il y avait des nouvelles techniques, qu’il y avait une évolution.

Donc je me suis renseigné à gauche et à droite. C’était un réel chamboulement. Parce que j’avais toujours été habitué à mettre de la paille dans la peau de petits et de grands animaux. Mais à l’époque, on faisait beaucoup moins de grands animaux que maintenant. De fil en aiguille j’ai appris. J’ai appris toute ma vie et maintenant j’apprends encore.

Concrètement, quelles sont les différentes étapes de votre travail ?

Il y a cinq étapes principales.

La première, c’est quand un animal est mort dans un zoo par exemple, on doit aller le dépecer. On doit enlever la peau d’une certaine manière. On doit faire des coupures précises. On enlève la peau.

Après le dépeçage, il y a le tannage. La peau va être plongée dans un bain de piquelage pour fixer l’épiderme, pour le prémunir du pourrissement. C’est pour cette raison qu’il faut intervenir très vite après le décès de l’animal. Si l’on ne sait pas intervenir rapidement, il faut congeler l’animal, ou saler la peau. Mais ce n’est pas toujours évident avec des grands animaux. La peau est donc plongée dans un premier bain de piquelage, d’acide qui va tout fixer et qui va faire gonfler un peu le cuir. On retire ensuite la peau du bain. Elle est coupée à la machine. Une fois que la peau est amincie, elle est plongée dans un bain de tannage proprement dit. Après une nuit, la peau est tannée. Elle est souple comme une peau de chamois mouillée.

On prépare ensuite la forme. On sculpte l’anatomie de l’animal.

On habille cette sculpture avec la peau. On recoud la peau, on la colle. Parce qu’en séchant, elle connaît toujours une petite rétraction.

Quand l’animal est monté, on lui met des yeux en verre. Chaque animal a des yeux différents, avec des pupilles rondes, ovales etc. Il existe des entreprises spécialisées, qui ne font que ça. Lorsque tout ça est fait, on laisse sécher la sculpture.

On procède alors au maquillage, qui se fait à l’aérographe. On repeint le nez, les yeux, la base des cornes quand il y en a, les sabots…

Quelle est votre clientèle ?

J’ai plusieurs sortes de clients.

Les clients de base, qui étaient déjà là au temps de mon père, ce sont les chasseurs. Ils ont tiré un sanglier, un cerf, un chevreuil… Les choses ont beaucoup évolué. Je m’occupe aussi des chasseurs qui ont été chasser en Afrique, en Asie. Ils reviennent de ces pays avec leurs trophées. Ils font emballer leurs trophées en plusieurs pièces, les font contrôler sur place, par des services vétérinaires à la douane. Les peaux sont préparées par des skinneurs. Ceux-ci ne sont pas capables de naturaliser un animal. Mais ils ont suivi des cours pour pouvoir effectuer la première étape et dépecer un animal. Les peaux arrivent alors ici salées et séchées.

Je travaille aussi pour trente musées d’histoire naturelle. La demande a explosé ces dix dernières années. Elle provient surtout de l’étranger, de l’Europe et aussi de Corée. Nous avons beaucoup d’animaux à Séoul, avec l’intervention de la galerie Masaï.

Nous ne faisons plus les animaux de compagnie, les chiens et les chats. Nous avons trop de travail maintenant, pour accepter ce genre de travail, qui est toujours ingrat. Parce que les gens sont toujours déçus. Quand un chien ou un chat est mort, il est figé sur une position. Alors que les maîtres l’ont connu toute leur vie avec tellement d’expressions différentes. Et nous l’arrêtons à une expression.  

Je travaille aussi avec des artistes, des décorateurs d’intérieur. Pour le moment, la taxidermie prend des dimensions incroyables alors qu’il y a vingt ans, c’était tabou d’avoir un animal naturalisé chez soi. Maintenant, ça change complètement. Il y a des gens, qui ne sont pas du tout chasseurs, et qui trouvent joli d’avoir un zèbre chez eux, ou un bel oiseau.

Vous avez donc beaucoup de clients, d’horizons très différents…

Oui, pour l’instant, j’ai des commandes trois ans à l’avance. Mon agenda est rempli.

Vous ne connaissez donc pas la crise ?

Touchons du bois, mais je peux en effet m’estimer heureux. C’est un business en pleine floraison.

Y a-t-il des animaux que vous aimez particulièrement naturaliser ?

Tous les animaux sont très difficiles à naturaliser. Il y a malgré tout des pièces qui sont plus délicates que d’autres. Les oiseaux sont extrêmement fragiles. Les plumes tombent toutes seules. Il faut vraiment les travailler délicatement. Il y a aussi des mammifères qui sont plus délicats que d’autres. Par exemple, le cuir d’une girafe est particulier. L’épiderme se détache tout de suite. Quand l’animal décède dans un zoo, il faut aller immédiatement le dépecer. Il faut tout de suite saler la peau et la mettre dans une chambre froide, pour que la température diminue et que l’épiderme se fixe plus facilement.

Quelle a été la demande la plus étrange que l’on vous ait formulée ?

J’ai fait des choses assez abracadabrantes. Je travaille beaucoup pour des artistes qui font de l’art contemporain. J’ai naturalisé des cochons tatoués, pour Wim Delvoye.

Mais ma réalisation la plus spectaculaire est un éléphant entier, tenant en équilibre sur sa trompe. Il fait 5m60 de haut. C’était une demande de l’artiste Daniel Firman. C’est un artiste français dont la cote a explosé grâce à cette œuvre. Il est désormais demandé partout. Würsa, l’éléphant, a été exposé au palais de Tokyo à Paris, puis au château de Fontainebleau. Pour fabriquer cet éléphant, j’ai mis une tige mâle de 44cm, avec un support, et la tige femelle dans la trompe, jusqu’à peu près 2m de haut. Mais il a fallu trouver le centre de gravité. Parce que la sculpture tenait en équilibre, mais lorsque nous avons rajouté la peau, il y avait beaucoup plus de poids au niveau des pattes et l’éléphant s’est écroulé. Nous avons dû recommencer.

J’ai aussi eu des demandes d’artistes pour recomposer des animaux fantaisistes. Quelqu’un m’a ainsi demandé de fabriquer un singe, avec des pattes de canard et des cornes.

Quelles sont les principales difficultés de votre travail ?

C’est un métier dans lequel on est difficilement satisfait. Quand on monte un animal et qu’il sèche, on le voit avec d’autres yeux et on voit plein de défauts. C’est frustrant parce que nous ne savons pas le changer par après, ou très peu. Même si le client est content, moi je vois qu’il y a plein de défauts. Mais je laisse tout ça dans un tiroir à chaque fois, pour y repenser quand je fais le prochain. Mais comme c’est un métier artisanal, vous pouvez avoir dix lions et ce n’est pas parce que vous avez réussi le cinquième, que le sixième le sera autant. Il faut toujours se remettre en question et ne jamais se reposer sur ses lauriers.

Le déménagement de Würsa, de palais de Tokyo au château de Fontainebleau :

 

Interview : Céline Préaux. Reportage photos : Magali Henrard

 

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