08/02/2013

LITTÉRATURE • Gérard de Villiers : l'auteur de romans d'espionnage qui en savait trop

Depuis quarante-huit ans, Gérard de Villiers écrit des romans d’espionnage étrangement prophétiques. Intrigué, The New York Times Magazine a tenté de percer le mystère. Rencontre avec l'auteur mythique des S.A.S.
Gérard de Villiers pose dans sa maison, à Paris, le 28 septembre 2007 - AFP Gérard de Villiers pose dans sa maison, à Paris, le 28 septembre 2007 - AFP
En juin dernier, un thriller de gare a été publié à Paris : Le Chemin de Damas. Sur la couverture vert et noir, accrocheuse, une femme à la poitrine généreuse, pistolet automatique en main ; à l'intérieur, une intrigue truffée des inévitables courses-poursuites en voiture, explosions et conquêtes sexuelles. A la différence de la plupart des livres de poche, pourtant, celui-ci a attiré l'attention des officiers de renseignement et des diplomates de trois continents.

Le roman, qui se déroule en pleine guerre civile syrienne, brosse des portraits saisissants du président contesté Bachar El-Assad, de son frère Maher, ainsi que de plusieurs de ses lieutenants et alliés peu connus du grand public. Il décrit un coup d'Etat avorté soutenu en sous-main par les services américains et israéliens. Plus frappant encore, il retrace une attaque contre un centre de commandement du régime syrien situé à proximité du palais présidentiel de Damas, et ce un mois avant qu'un attentat ne se produise exactement au même endroit, tuant plusieurs hauts responsables du régime. "Ce livre était prophétique", m'a confié un ancien analyste du Moyen-Orient, fin connaisseur de la Syrie, qui préfère garder l'anonymat. "Il vous fait mieux comprendre que tout ce que j'ai jamais vu l'atmosphère qui règne véritablement au cœur du régime, la façon dont ces gens opèrent." L'ouvrage en question était la dernière livraison de Gérard de Villiers, un homme de 83 ans qui écrit depuis près de cinquante ans la fameuse série d'espionnage S.A.S. au rythme de quatre ou cinq titres par an. Ses ouvrages sont d'étranges hybrides : des romans de gare à succès, qui servent également de fonds de renseignements aux agences d'espionnage du monde entier.

Les vrais secrets d'espionnage transposés dans une fiction populaire

De Villiers a passé le plus clair de sa vie à cultiver ses relations avec des espions et des diplomates qui semblent s'amuser à se voir transposés (sous des noms soigneusement camouflés), avec leurs secrets, dans une fiction populaire, et l’on trouve systématiquement dans ses livres des informations totalement inédites sur des complots terroristes, des opérations d'espionnage et des guerres. D'autres romanciers populaires, comme John Le Carré et Tom Clancy, pimentent certes leurs intrigues de quelques scénarios tirés de la réalité et de jargon d'espionnage, mais les livres de Gérard de Villiers anticipent l'actualité et parfois même les événements.

Il y a près d'un an, il publiait un roman sur la menace que constituaient les groupes islamistes dans la Libye postrévolutionnaire, s'intéressant particulièrement aux combattants de Benghazi et aux efforts de la CIA pour les contrer. Les Fous de Benghazi est sorti six mois avant la mort de l'ambassadeur des Etats-Unis J. Christopher Stevens et présente des détails (totalement confidentiels à l'époque) sur le centre de commandement de la CIA à Benghazi, qui serait par la suite au cœur de la polémique sur la mort de l'ambassadeur. De Villiers n'en était pas à son coup d'essai : d'autres épisodes de la série comportent des prédictions encore plus étonnantes. En 1980, dans Le Complot du Caire, il mettait ainsi en scène l'assassinat d'Anouar El-Sadate par des militants islamistes, un an avant l'attentat qui coûta la vie au président égyptien. Quand je lui ai demandé d'où il tenait ce flair, il m'a répondu avec un haussement d'épaule typiquement français : "Les Israéliens savaient que ça allait arriver et ils n'ont rien fait."

Védrine à de Villiers : "Vous et moi avons les mêmes sources"

Bien que de Villiers soit pratiquement inconnu aux Etats-Unis, ses éditeurs estiment que les S.A.S. se sont vendus à près de 100 millions d'exemplaires dans le monde, ce qui, avec les James Bond de Ian Fleming, en ferait la série la mieux vendue de tous les temps. Et c'est très certainement la plus longue série littéraire jamais écrite par un seul auteur : le premier titre, S.A.S. à Istanbul, est paru en 1965, et de Villiers travaille actuellement au 197e épisode. En dépit de leur perspicacité géopolitique, les ouvrages de Villiers inspirent un certain mépris aux intellectuels français. ("Désolé, monsieur, nous ne vendons pas ce genre de choses ici", m'a asséné le patron d'une grande librairie parisienne.) On comprend aisément pourquoi : ouvrez au hasard n'importe quel S.A.S., et vous surprendrez sans doute Malko (Son Altesse Sérénissime, héros éponyme de la série), l'espion aristocrate au penchant marqué pour la sodomie, dans une scène de flagrant délit très explicitement restituée.
Dans une aventure récente, il rencontre une princesse saoudienne (inspirée d'un personnage réel qui a fait de Beyrouth son terrain de jeux érotiques) tout à la fois dominatrice et nymphomane. Au début de leurs premiers ébats, elle regarde une vidéo porno gay dont Malko parvient à la distraire par un savant assortiment de positions acrobatiques.

L'auteur consacre presque autant de pages à la vie sexuelle des méchants, décrivant des viols sauvages dans un insoutenable luxe de détails physiologiques. Dans un autre épisode récent, la petite amie d'un général syrien de sinistre réputation subit l'assaut brutal de son amant dopé au Viagra et se rappelle soudain qu'il s'agit de l'homme qui a terrorisé le peuple du Liban pendant des années. "C'est cette idée qui déclencha son orgasme", écrit de Villiers. "L'élite française prétend ne pas le lire, mais, en fait, ils se jettent tous dessus", m'a assuré l'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine. Lui-même fait partie des rares personnes qui admettent sans vergogne avoir lu presque toutes les aventures de Malko, précisant qu'il les consultait avant de se rendre à l'étranger pour s'informer de la façon dont les services français évaluaient la situation dans tel ou tel pays. Il y a une dizaine d'années, de Villiers a ainsi reçu un coup de fil du Quai d'Orsay : c'était le ministre qui le conviait à déjeuner. "Je pensais que quelqu'un me faisait une blague, se souvient-il. D'autant que Védrine est de gauche et que je ne le suis pas du tout." Lorsqu'il arriva au rendez-vous, Védrine l'attendait dans sa salle à manger privée donnant sur la Seine. "Je suis ravi de vous rencontrer, mais, dites-moi, pourquoi vouliez-vous me voir ?" demanda le romancier au ministre. Védrine esquissa un sourire et l'invita à s'asseoir. "Je voulais vous parler car je me suis rendu compte que vous et moi, nous avons les mêmes sources."

Des femmes en jarretières ou enchaînées


De Villiers a bâti une immense fortune sur sa plume et habite un superbe hôtel particulier sur l'avenue Foch, à deux pas de l'arc de Triomphe. Cet hiver, je suis allé le rencontrer chez lui et, après avoir patienté un bref instant sur le palier du quatrième étage, une lourde porte de bois s'est ouverte. Je vis alors apparaître devant moi un monsieur à l'allure distinguée dans un costume de tweed brun, au visage allongé et émacié, et aux grands yeux noisette. Depuis son accident cardiaque – une dissection aortique survenue il y a deux ans –, il marche avec un déambulateur, mais se déplace à une vitesse étonnante. Il me précéda dans un couloir de belle hauteur sous plafond et me fit entrer dans son bureau, qui fait également office de temple à la virilité vieille école et aux perversions érotiques.

A côté de moi, une statue en acier représentait une femme accroupie avec un vrai fusil automatique MP-44 entre les jambes. "Celle-ci s'appelle La Guerre", m'indiqua mon hôte. Au milieu de la pièce, une figure féminine nue penchée en avant regardait le spectateur entre ses jambes écartées. D'autres femmes, tantôt dans le plus simple appareil, tantôt en jarretières ou enchaînées, semblaient me fixer depuis des tableaux ou des couvertures de livre. Sur les étagères, de petites figurines en ivoire représentaient diverses formes d'accouplements et d'orgies. Des armes à feu classiques – une kalachnikov, une Tommy Gun, une Winchester – étaient accrochées aux murs, et des piles d'ouvrages sur le renseignement et les affaires militaires s'entassaient sur les tables. Entre les photos de l'auteur posant en compagnie de divers soldats et seigneurs de la guerre d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient, je remarquai dans un cadre une lettre de Nicolas Sarkozy, qui le félicitait pour son dernier S.A.S., assurant qu'il lui en avait beaucoup appris sur le Venezuela. "Il dit qu'il me lit, mais c'est faux, grogna de Villiers. Chirac, lui, me lisait. Giscard aussi."

Une petite heure plus tard, nous redescendîmes et il me fit monter dans sa Jaguar noire pour me conduire à l'autre bout de la ville, à la brasserie Lipp [dans le VIe arrondissement], grand rendez-vous des vieux lions de l'intelligentsia parisienne. Tandis que nous jouions des coudes parmi la clientèle pour rejoindre notre table, un bel homme au visage tanné par le soleil le héla de l'autre bout de la salle. C'était Jean-Paul Belmondo, l'acteur fétiche de la nouvelle vague. Sourire carnassier aux lèvres, il fit signe à de Villiers d'approcher pour lui souffler quelque chose à l'oreille. "C'est la table n° 1", m'expliqua de Villiers quand nous prîmes place. "Celle que prenait toujours Mitterrand.
" Un serveur empressé l'aida à s'asseoir et de Villiers commanda une collation d'un douzaine d'huîtres de Bretagne arrosées d'un verre de muscadet. Voyant que je regardais son déambulateur, il entreprit de me raconter son accident cardiaque : il avait bien failli y passer et il était resté trois mois cloué sur un lit d'hôpital. "Quand on tombe de cheval, il faut tout de suite remonter, sinon on est foutu." Il était parvenu à tenir son rythme habituel de publication, même pendant son hospitalisation, et son malaise n'avait eu qu'une seule conséquence grave : il avait utilisé dans un manuscrit le vrai nom d'un chef de bureau de la CIA en Mauritanie et, après l'accident, dans la confusion, il avait oublié de le modifier dans la version finale. "Ils étaient furieux à la CIA, avoua-t-il. J'ai dû m'expliquer, et mes amis de la DGSE leur ont aussi présenté des excuses en mon nom."

"Je suis une machine à écrire"


Parmi les nombreux mythes qui entourent le romancier, l'un voudrait qu'il emploie une équipe d'assistants pour l'aider dans sa production prodigieuse. En réalité, il fait tout lui-même, s'astreignant à un rythme de travail qui n'a pas changé depuis un demi-siècle. Pour chaque livre, il passe environ deux semaines à voyager dans le pays où se déroule l'action, puis six autres à écrire. Les épisodes sortent chaque année à intervalles réglés : janvier, avril, juin, octobre. Il y a six ans, à 77 ans, de Villiers est passé de quatre livres par an à cinq, sortant deux volumes sur le même thème en juin. "Je ne suis pas une machine à baiser, je suis une machine à écrire."

De Villiers est né à Paris en 1929, d'un père dramaturge incroyablement prolifique et dépensier qui publiait sous le nom Jacques Deval. Lui-même a commencé à écrire dans les années 1950 pour France-Soir et d'autres journaux. A ses débuts, au cours d'un reportage en Tunisie, il accepta de rendre un service à un agent du renseignement français qui lui demandait de transmettre un message à des membres de La Main rouge, une milice coloniale classée à droite. Il finit par comprendre qu'il avait été utilisé comme pion dans un projet d'attentat et il eut la chance de s'en tirer vivant. A son retour à Paris, il demanda des comptes à son commanditaire, qui ne manifesta aucune sorte de regret. Cet incident lui apprit que "les types du renseignement se contrefichent de la vie des civils : ils sont totalement blasés". Loin de se décourager, de Villiers se laissa séduire par ce mélange de risque et de calcul cynique.

En 1964, il travaillait à temps perdu sur un roman policier lorsque son éditeur lui apprit que Ian Fleming, le père de James Bond, venait de décéder. "Tu devrais prendre le relais", lui lança-t-il. Il n'en fallut pas davantage. Quelques mois plus tard, le premier S.A.S. était dans les librairies. Bien que les ventes aient légèrement baissé depuis la période faste des années 1980, l'auteur gagne toujours entre 800 000 et 1 million d'euros par an et passe ses étés dans sa villa de Saint-Tropez, où il se prélasse sur son yacht le jour et, le soir venu, il fait la tournée des fêtes de la jet-set avec son Austin Mini. La gauche française l'a longtemps méprisé pour ses opinions très à droite.

"Nous sommes étranglés par le politiquement correct", s'exaspère-t-il, traitant à plusieurs reprises des individus de "pédés" au fil de notre conversation. Sa réputation de raciste et d'antisémite relève néanmoins largement du mythe. L'un de ses plus proches amis n'est autre que Claude Lanzmann, juif et militant de gauche, réalisateur du documentaire de référence sur l'Holocauste, Shoah. Et, depuis quelques années, bien que les ventes aient ralenti, les intellectuels et journalistes français s'intéressent de plus en plus à lui. "Il est devenu une sorte d'institution, assure Renaud Girard, le grand correspondant à l'étranger du Figaro. "Même Libération publie des articles à sa gloire."

De Villiers a créé son héros Malko en 1964 à partir de trois de ses connaissances : Yvan de Lignières, officier supérieur du renseignement français, un trafiquant d'armes autrichien et un baron allemand nommé Dieter von Malsen-Ponickau. Mais, comme cela arrive si souvent, sa fiction s'avéra prémonitoire. Cinq ans après la sortie de son premier titre, le romancier rencontra Alexandre de Marenches, personnalité éminemment charismatique qui dirigea le renseignement extérieur pendant plus de dix ans et devint une légende du contre-espionnage à l'époque de la guerre froide. De Marenches était très riche et était issu de l'une des plus vieilles familles de l'aristocratie française.
Il s'était distingué pendant la Seconde Guerre mondiale et se fit par la suite construire son propre château sur la Côte d'Azur.

Il fut également derrière la création d'un réseau fantôme rassemblant des agents de renseignements de divers pays sous la bannière du Safari Club, qui mena des opérations clandestines contre les espions soviétiques en Afrique et au Moyen-Orient. "Il faisait du renseignement pour s'amuser, assure de Villiers. Il lui arrivait même de ne pas décrocher le téléphone quand Giscard l'appelait." En un mot, de Marenches n'était pas loin du génial espion aristocrate qu'avait imaginé de Villiers et, dans les années 1970, à mesure que leur amitié s'affermissait, les relations du romancier avec le milieu du renseignement français s'approfondirent et demeurent tout aussi solides à ce jour.

Des scènes de sexe très crues pour un Américain, pas pour un Français


De Villiers a toujours eu un faible pour l'horreur et le décadent. L'un de ses modèles en la matière fut le journaliste et romancier italien Curzio Malaparte, surtout célèbre pour son roman Kaputt, un récit glaçant écrit à la première personne sur les lignes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. Un autre fut Georges Arnaud, auteur de plusieurs livres d'aventures populaires dans les années 1950. "C'était un drôle de type. Il m'a avoué un jour qu'il avait commencé dans la vie en assassinant son père, sa tante et la bonne." (Crimes pour lesquels Arnaud fut jugé et acquitté, peut-être par un jury truqué.) Je me demandais jusqu'à quel point il n'avait pas également été influencé par Simenon, le célèbre auteur belge de romans policiers, remarquablement prolifique lui aussi : on disait qu'il ne lui fallait pas plus de dix jours pour boucler ses romans, et il en a signé près de deux cents.

Selon la rumeur, il aurait également couché avec 10 000 femmes, des prostituées pour la plupart. La comparaison fit rire mon interlocuteur. "J'ai vaguement connu Simenon", concéda-t-il, enchaînant sur une anecdote salace qu'il tenait de la stoïque épouse du romancier – une partie de jambes en l'air en bord de route, dans la neige, à Gstaad. Il me fournit la transition pour l'interroger sur ses propres préoccupations. "J'ai eu beaucoup de maîtresses dans ma vie, répondit-il. C'est pour ça que j'ai tant de problèmes avec les légitimes. En Amérique, on dirait que je suis un coureur de jupons." Il s'est marié quatre fois, a deux enfants et vit actuellement avec une jeune femme de trente ans sa cadette, une jolie blonde que j'ai entraperçue chez lui. Lorsque je lui parlai des scènes de sexe très crues des S.A.S., il eut un petit rire satisfait : "Pour un Américain, peut-être. Pas en France."

Une chose est sûre, de Villiers n'a pas d'ambition littéraire. Bien qu'il soit un grand admirateur de Le Carré, il n'a jamais essayé de faire de l'espionnage le prétexte de quelque drame humain compliqué. Il écrit comme il parle, par salves aussi laconiques qu'éloquentes, avec un sens de l'humour morbide. Lorsque je lui demande si ça ne le dérange pas que personne ne prenne ses livres au sérieux, il ne cherche pas le moins du monde à s'en défendre. "Je ne me considère pas comme un homme de lettres, répond-il. Je suis un conteur. J'écris des contes pour adultes. Et j'essaie d'y mettre un peu de substance." Je ne savais rien de cette "substance" jusqu'au jour où un ami m'a conseillé de lire La Liste Hariri, l'une des nombreuses aventures de Malko situées au Liban.

Le mystère de “La Liste Hariri

Publié début 2010, ce livre traite de l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Ayant moi-même passé des années à enquêter et à écrire sur la mort de Hariri, j'étais curieux de voir ce que de Villiers avait à en dire. Je fus impressionné par la précision des descriptions de Beyrouth et de Damas, des noms de restaurants, de l'atmosphère des quartiers et des portraits de certains chefs de la sécurité que j'avais connus à l'époque où j'étais chef de desk du Times à Beyrouth. Mais une véritable surprise m'attendait dans les pages suivantes : La Liste Hariri fournit des informations détaillées sur le complot compliqué, ourdi par la Syrie et exécuté par le Hezbollah, pour assassiner Hariri. C'est l'un des grands mystères du Moyen-Orient, et je trouvai des informations spécifiques qu'aucun journaliste, à ma connaissance, ne pouvait connaître au moment de la parution du livre, y compris une liste complète des membres du commando et un exposé de la façon dont le Hezbollah et ses alliés syriens éliminaient systématiquement tous les témoins potentiels.

Je fus encore plus impressionné après un entretien avec un ancien membre du Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban qui avait enquêté sur la mort de Hariri. "Quand La Liste Hariri est sorti, tous les membres de la commission étaient stupéfaits, me confia-t-il. Chacun se demandait littéralement qui, dans l'équipe, avait pu vendre ces informations à de Villiers – car il était évident que quelqu'un lui avait montré les rapports de la commission ou les rapports originaux des services libanais." Je posai la question à de Villiers. L'esquisse d'un sourire de triomphe éclaira son visage. Il était en fait ami depuis des années avec l'un des plus hauts responsables du renseignement libanais, un homme austère qui en sait probablement plus que n'importe qui d'autre sur les meurtres non élucidés du Liban. C'est lui qui a fourni au romancier la liste des assassins de Hariri. "Il a eu du mal à se la procurer, et il voulait que les gens sachent, commente de Villiers. Mais il ne pouvait pas faire confiance aux journalistes." J'étais l'un de ceux auxquels il ne faisait pas confiance. J'ai interviewé plusieurs fois ce personnage sur la mort de Hariri, mais il ne m'a jamais parlé de cette liste. De Villiers avait aussi rencontré des cadres haut placés du Hezbollah, dans des réunions organisées, dit-il, par les renseignements français. A croire que ces types n'avaient jamais lu ses romans.

Beaucoup d'espions rêvent de le rencontrer

Curieux de savoir ce que les espions eux-mêmes avaient à dire de De Villiers, j'ai mené discrètement ma petite enquête dans la communauté du renseignement français et je me suis rendu compte que son seul nom était un sésame très efficace, même parmi des gens qui trouvaient le sujet légèrement embarrassant. De tous ceux qui ont accepté de me parler, seul un ancien patron de la DGSE a juré ne jamais lui avoir donné aucun tuyau. Notre entretien s'est déroulé dans un couloir sombre devant son bureau, où nous avons parlé de choses et d'autres avant que je ne prononce le nom du romancier. "Ah... Gérard de Villiers ! Je ne le connais pas", m'assura-t-il avec un gloussement empreint de mépris, qui laissait entendre qu'il n'avait même pas lu ses livres. Puis, après un silence, il avoua : "Mais il faut reconnaître qu'il a parfois d'excellentes sources. On voit d'ailleurs qu'il s'est amélioré dans les derniers romans."

Un autre ancien barbouze reconnut sans fausse pudeur entretenir depuis des années des relations amicales avec de Villiers. Je le retrouvai dans un café de Saint-Germain-des-Prés par une froide après-midi brumeuse et, en sirotant son café, il débita joyeusement les services qu'il lui avait rendus – en le rancardant sur certains dossiers, mais aussi en lui présentant des collègues et des spécialistes des explosifs, des armes nucléaires et du piratage informatique. "Quand de Villiers décrit dans ses livres des agents du renseignement, tous les gens du métier savent exactement de qui il s'agit", souligne-t-il.

En fait, il est devenu une telle personnalité que beaucoup rêvent de le rencontrer. Il y a même des ministres de pays étrangers qui vont le voir quand ils passent à Paris. Un troisième ancien fonctionnaire me parla de l'auteur comme d'une sorte de collègue. "On se voit de temps en temps et on partage des informations", me confia-t-il autour d'un café dans un hôtel parisien. "Je lui ai présenté quelques sources sensibles. Il a un don, une excellente compréhension intellectuelle de ces questions de sécurité et de terrorisme." Il a ses entrées dans tous les services de sécurité, et il n'y a pas que les Français pour dire ce genre de choses : de Villiers a depuis des années des amis proches dans les cercles du renseignement russe. "Il décroche des interviews que personne d'autre ne peut obtenir – aucun journaliste, personne. Les gens qui ne parlent pas lui parlent", m'affirme Alla Shevelkina, une journaliste qui a travaillé comme fixeuse à l'occasion de plusieurs voyages de De Villiers en Russie.

Des munitions de mitrailleuse sur la table du salon

Aux Etats-Unis, un ancien agent de la CIA qui connaît de Villiers depuis des décennies renchérit : "Je conseille à nos analystes de lire ses livres, car ils contiennent beaucoup d'informations véridiques. Il a ses entrées dans tous les services de sécurité et il connaît tous les acteurs." Pourquoi tout ce petit monde confie-t-il tant de secrets à un auteur de romans de gare ? Je profitai de ma dernière entrevue avec Gérard de Villiers dans le salon de son appartement parisien par une froide soirée d'hiver pour lui poser la question.
Il partait le lendemain pour un voyage de repérage en Tunisie et, devant moi, sur la table du salon, près d'un assortiment de bouteilles de scotch et autres alcools coûteux, je vis traîner une bande de munitions de mitrailleuse. "Ils ont toujours une bonne raison", dit-il en caressant distraitement l'un de ses deux chats à poil long, avec la désinvolture d'un méchant d'une aventure de James Bond dans ses moments de détente. "Ils ont envie que ces informations sortent. Et ils savent que mes livres sont lus par beaucoup de gens et par toutes les agences de renseignements."

Renaud Girard, le vieil ami et compagnon de voyage de Villiers, passa prendre un verre à l'appartement et proposa une explication plus simple. "N'importe qui est prêt à parler à quelqu'un qui apprécie son travail. Et c'est rigolo. Si la source est un attaché militaire, il montrera à ses amis le livre dans lequel son personnage est esquissé." Et, ajouta-t-il, si, en plus, une source a une charmante épouse, celle-ci apparaîtra dans une scène de sexe avec Malko, ce qui plaît aussi beaucoup à certains. "Ceux qui ont lu les livres aiment bien se retrouver dans un épisode." J'interrogeai de Villiers sur son prochain roman, et son regard s'éclaira. "Je reprends une vieille histoire : Lockerbie."

L'intrigue part du principe que le tristement célèbre attentat de 1988 contre un avion américain était l'œuvre de l'Iran – et non de la Libye. Les Iraniens ont fait des pieds et des mains pour convaincre Muammar Kadhafi d'endosser la responsabilité de l'attentat, le présentant comme une opération de représailles après que des missiles américains avaient abattu un avion de ligne iranien, six mois plus tôt, m'expliqua l'auteur. Cette théorie du complot circule depuis longtemps, mais n'a jamais été avérée. Pourtant, après mon retour aux Etats-Unis, j'appris que de Villiers était sur une piste. Un ancien agent de la CIA me confirma que les "meilleurs renseignements" sur l'explosion de Lockerbie font état d'un rôle actif de l'Iran.

C'est un sujet très controversé à la CIA et au FBI, précisa-t-il, en partie parce que les preuves contre les Iraniens sont classées secret défense et ne peuvent être produites devant un tribunal ; mais, à l'agence américaine, nombreux sont ceux qui sont convaincus que l'Iran a commandité l'attentat. De Villiers se retira pour boucler ses bagages pour la Tunisie, non sans avoir joyeusement donné quelques avis cyniques sur le printemps arabe. ("Le plus clair dans l'histoire, c'est que les Frères musulmans ont mis le grappin sur toute la région.")

Il a sur d'autres sujets une vision tout aussi tranchée et désabusée. "La Russie ? La Russie, c'est Poutine. Les gens se sont bercés d'illusions en se disant qu'avec Medvedev il y aurait du changement. Je n'y ai jamais cru." Et la Syrie ? "Si Bachar tombe, la Syrie tombe. Il n'y a rien d'autre pour assurer la cohésion de ce pays." Girard et moi, nous nous versâmes un autre scotch, et il se mit à me raconter ses aventures avec de Villiers. Les ex-femmes de Villiers revenaient dans beaucoup d'histoires et elles semblaient toujours avoir le chic pour débarquer à Gaza ou au Pakistan dans les tenues les plus inadaptées. "Un jour, vers 1995, nous sommes allés ensemble dans le bastion du Hamas, et Gérard était avec sa femme, qui portait un chemisier très provocant, sans soutien-gorge. Des jeunes gens se sont littéralement mis à nous lapider et nous avons dû nous sauver."

Il se faisait tard, et Girard semblait avoir épuisé son stock d'anecdotes. "Il a 83 ans et ne lève pas le pied, conclut-il. Il continue de se rendre au Mali et en Libye, même depuis son accident cardiaque." Il marqua une pause, plongea le regard dans son verre et reprit : "Je me rappelle une fois, pendant la rébellion en Albanie, en 1997 [consécutive au pillage des stocks d'armes de l'époque communiste], nous étions assis tous les deux sur un toit et nous avons parlé de la mort. Il m'a dit : ‘Moi, je ne m'arrêterai jamais. Je continuerai à appuyer sur le champignon jusqu'à mon dernier souffle.'"
 
 
http://www.agendaide.fr

Les commentaires sont fermés.